Edmond Goncourt, par André Gill
Le 20 mars 1871, Edmond de Goncourt sort se promener boulevard des Italiens. Il observe, il note. C'est son métier depuis trente ans — observer et noter, avec une précision de naturaliste et les préjugés de sa classe.
Ce qu'il voit ce jour-là, devant le café Tortoni, le haut lieu du Paris élégant, le consterne. Les fédérés descendent des hauteurs de Belleville et de Montmartre et défilent sur les Grands Boulevards. Il écrit dans son Journal : les cohortes de Belleville foulent notre boulevard conquis.
Le mot est lâché. Notre boulevard. Goncourt ne cherche pas à dissimuler ce qu'il ressent — il n'en a d'ailleurs pas l'habitude. Le boulevard des Italiens appartient à un certain Paris, celui des cafés à dorures, des lorettes et des rentiers, et ces hommes en armes venus de l'est de la ville n'y ont pas leur place. Que Paris soit à tout le monde, et notamment à ceux qui y travaillent et y crèvent de froid l'hiver — cette idée-là ne l'effleure pas.
Philippe avait résumé la chose en trois mots après la citation : le mérite de la clarté. Il n'y avait rien à ajouter.
Le Journal des Goncourt est une source inestimable sur la Commune vue depuis les beaux quartiers. Il faut le lire comme tel — le témoignage sincère et aveugle d'un homme qui ne comprenait pas ce qu'il voyait, et qui pour cette raison même le décrit parfaitement.