Au 22 du boulevard des Italiens, le Café Tortoni fut pendant trois quarts de siècle l'un des rendez-vous les plus courus de Paris. Fondé à la fin du XVIIIe siècle par Gaëtan Baldisserd Velloni, puis repris et rendu célèbre par François Xavier Tortoni, l'établissement doit son nom à ce second patron qui en fit une institution. Dès 1822, les contemporains le surnomment « l'annexe de la Bourse » : boursiers, journalistes, écrivains et duellistes s'y retrouvent dans une promiscuité féconde — le café possède même une salle réservée à ceux qui viennent de croiser le fer ou s'apprêtent à le faire.
Le lieu traverse les régimes avec une belle indifférence. Sous le Second Empire, Alfred de Musset et les gens de lettres s'y pressent ; en février 1848, l'officier Baillet y est envoyé pour tenter d'expliquer la fusillade du boulevard des Capucines, et manque d'y être lynché par la foule en colère. En décembre 1870, pendant le siège prussien, on y sert encore « tête de veau, tortue à l'huile, filet de bœuf, cèpes à la bordelaise, soufflé »… pendant que la ville meurt de faim. Edmond de Goncourt, qui observe tout de son œil de naturaliste, note le 20 mars 1871 les « cohortes de Belleville » foulant « notre boulevard conquis » sous les fenêtres du café. Après la Commune, la terrasse redevient tribune : Aurélien Scholl, Jules Vallès et Henri Rochefort y débattent âprement ; le jeune révolutionnaire cubain José Martí, de passage à Paris en 1874, y rencontre Auguste Vacquerie et Victor Hugo. Louis Blanc habitait, dit-on, l'appartement juste au-dessus.
- 1798 Ouverture de l'établissement par Gaëtan Baldisserd Velloni
- Début XIXe siècle Reprise par François Xavier Tortoni ; l'établissement prend son nom définitif
- 1822 Surnommé « l'annexe de la Bourse », haut lieu de la vie journalistique et financière
- Second Empire — Troisième République Carrefour littéraire, politique et journalistique ; lieu de débats après la Commune
- 1894 Fermeture du Café Tortoni
Le Café Tortoni a disparu en 1894. L'immeuble du 22 boulevard des Italiens existe toujours, dans ce tronçon animé du boulevard réaménagé au XIXe siècle. Aucune enseigne ne subsiste, mais une plaque ou un détail de façade peuvent encore évoquer l'emplacement de ce mythe de la sociabilité parisienne.