La liquidation frauduleuse de la Compagnie des Indes compromet des députés et alimente la Terreur

Siège de la Compagnie des Indes orientales

Portrait de François Chabot, député de Loir et Cher à la Législature et à la Convention par Gilles-Louis Chrétien.

Un décret voté par la Convention, discrètement falsifié après le vote, transforme une liquidation d'État en pillage privé : plusieurs députés y gagnent une fortune et la guillotine.

La Compagnie des Indes orientales est l'un des grands monopoles coloniaux de l'Ancien Régime, recréée en 1785 sous Calonne. La Révolution la supprime. Reste à la liquider, c'est-à-dire à répartir son actif : navires, comptoirs, marchandises, créances. Deux méthodes s'opposent. Soit l'État liquide lui-même et encaisse le produit. Soit la Compagnie se liquide elle-même sous simple surveillance publique, ce qui laisse à ses actionnaires et à ses administrateurs la maîtrise de l'opération.

Le 8 octobre 1793, la Convention vote un décret de liquidation dans un sens favorable à l'État. Puis le texte est modifié après le vote, dans le dos de l'assemblée, au profit de la liquidation privée. Des députés ont été achetés. Le siège de la Compagnie, 7 rue de Gramont dans le 2e arrondissement, est le lieu où se nouent les tractations.

Les noms qui apparaissent sont ceux de figures notoires de la Montagne. François Chabot, ancien capucin devenu député de gauche, qui vient d'épouser la sœur des banquiers Frey. Claude Basire, Joseph Delaunay d'Angers, Jean Julien de Toulouse. Et Fabre d'Églantine, poète, auteur du calendrier républicain, ami de Danton, qui aurait matériellement falsifié le décret.

Le scandale éclate en novembre 1793 quand Chabot, pris de panique, va lui-même dénoncer une prétendue conspiration à Robespierre en apportant cent mille livres. L'affaire empoisonne tout. Elle donne aux robespierristes la démonstration qu'ils cherchaient : les "indulgents," ceux qui réclament la modération de la Terreur, sont mêlés à la corruption financière. Elle permet d'englober Danton, dont la probité est douteuse, dans un dossier d'affairisme.

Le 5 avril 1794, Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, Chabot, Delaunay, Basire et Jean Julien sont guillotinés ensemble. Le procès a mêlé des accusés d'escroquerie avérée et des opposants politiques : c'est précisément l'effet recherché.

La spéculation sur les biens publics, dans une Révolution qui a nationalisé une part immense du pays, restera l'un de ses poisons les plus durables.