Fribourg avait mis leur tête à prix ; Paris leur avait offert la tribune de l’Assemblée et une soirée à la Comédie-Française. Il ne leur manquait que de quoi payer le loyer.
Le 1er novembre 1790, le Club helvétique tient ses séances dans son quatrième local, au 19 rue du Dragon. Ce déménagement n’est pas une promotion : faute d’argent, signe que les membres se font plus rares, le club des patriotes suisses de Paris cherche moins cher. Il n’a pourtant que cinq mois.

Son histoire commence en Gruyère. En 1781, Pierre-Nicolas Chenaux soulève les paysans contre le patriciat de Fribourg, une poignée de familles qui gouverne le canton et ses sujets. La révolte échoue ; Chenaux est assassiné le 4 mai près de Posieux, et sa tête ensanglantée exposée au-dessus de la porte de Romont, à Fribourg. La répression frappe ses partisans, dont plusieurs se réfugient en France. Deux d’entre eux, Jean-Jacques Sudan et François Huguenot, condamnés aux galères par Fribourg, purgent leur peine au bagne de Brest, où le roi de France s’est chargé de les garder.
En 1790, la Révolution leur donne une revanche. Le 21 mai, l’abbé Grégoire porte leur cause à la Constituante, qui les libère et décide qu’aucun condamné des tribunaux étrangers ne sera plus reçu dans les galères françaises. En juin, les réfugiés fribourgeois fondent leur club. Le 3 juillet, Sudan et Huguenot sont présentés à l’Assemblée, précédés de la musique d’un régiment suisse ; leurs chaînes sont suspendues dans l’église des Prémontrés, où l’on chante une messe d’actions de grâces, et la Comédie-Française donne le soir même en leur honneur L’Honnête criminel.
Les statuts du club disent son but : propager la liberté dans les cantons suisses « où l’aristocratie a dénaturé les premières institutions du pays ». Un bureau de correspondance, ouvert rue des Boucheries-Saint-Honoré, publie à partir du 1er août une Correspondance générale helvétique, et ses brochures circulent dans toute la Suisse par les colporteurs et les aubergistes. Berne et Fribourg s’alarment, demandent au roi de dissoudre ce « foyer d’anarchie » et d’extrader ses membres ; le colonel d’Affry, qui commande les Suisses du roi et avait prêté sa musique en juillet, appuie leur protestation en septembre. Le 11 octobre, Fribourg met à prix la tête des chefs : cent doublons pour Nicolas-André Castella, mort ou vif. Le club répond en mettant à prix celle des gouvernants de Fribourg et de Berne ; Castella se place sous la protection de la section des Quatre-Nations, qui l’a fait citoyen français. Le gouvernement français ne répond jamais aux plaintes du « louable corps helvétique ».
Rue du Dragon, le club reçoit le renfort de François Robert, l’ami de Danton, qui mène au Mercure national une campagne républicaine et y publie ses brochures. Il ne suffit pas. Selon l’historienne Ariane Méautis, le club disparaît le 3 août 1791 ; Albert Mathiez le fait se fondre, au printemps 1792, à la veille de la guerre, dans un club des patriotes étrangers où se retrouvent Suisses, Genevois et Savoyards, et qui devient vers le 10 août le club des Allobroges.
À Bulle, au cœur de la Gruyère, une statue de Chenaux se dresse aujourd’hui devant le château.