La nuit où les cendres de Voltaire attendirent aux portes de Paris

Barrière de Charenton

Atelier de Nicolas de Largillière, portrait de Voltaire.

Musée Carnavalet.

 

Revenu en triomphe treize ans après sa mort, le plus mondain des philosophes dut patienter une nuit entière à un poste de péage, sous l'orage.

Le 10 juillet 1791, aux portes est de Paris, un lourd cortège s'immobilise à la barrière de Charenton. C'est l'une des soixante barrières d'octroi du mur des Fermiers généraux, cette enceinte fiscale qui taxait tout ce qui entrait dans la ville. Elle se dressait là où la rue de Charenton franchissait le mur, à l'emplacement de l'actuel boulevard de Reuilly, dans le 12e. Sur le char, un sarcophage. Dedans, ce qui reste de François-Marie Arouet, dit Voltaire.

Il faut mesurer l'ironie du lieu. Voltaire avait passé sa vie à fuir Paris et à y revenir : la Bastille deux fois, l'exil à Ferney aux portes de la Suisse, pour rester hors de portée du pouvoir. Il n'était rentré dans la capitale qu'en 1778, à quatre-vingt-trois ans, pour y mourir quelques semaines plus tard. Faute de sépulture chrétienne — l'Église lui refusait la terre bénite —, son neveu l'abbé Mignot l'avait fait inhumer en catimini à l'abbaye de Scellières, en Champagne.

Treize ans plus tard, la Révolution vient le rechercher. L'Assemblée nationale a décrété le transfert de ses cendres au Panthéon — l'ancienne église Sainte-Geneviève convertie en temple des grands hommes. La fuite du roi à Varennes, trois semaines plus tôt, avait bousculé le calendrier. On exhume, on met en route un convoi qui remonte lentement vers Paris.

Et voici que, parvenu à la barrière de Charenton, le cortège doit s'arrêter. Le maire Bailly est venu recevoir le corps ; les gens du faubourg Saint-Antoine sont là, portant un drapeau et des reliques de la Bastille abattue deux ans plus tôt. Mais le ciel s'en mêle. Le mauvais temps — Michelet insiste sur l'orage — force à différer la grande entrée. Voltaire, l'homme qui avait fait trembler les rois par ses mots, doit attendre son heure à un guichet de percepteur, là même où l'on rançonnait les charretiers.

Le convoi finit par gagner les ruines de la Bastille, où la dépouille passe la nuit sur un tombeau dressé en plein air. Le lendemain, sous la pluie encore, c'est l'apothéose réglée par David : un char à douze chevaux blancs, jusqu'au Panthéon.

La barrière de Charenton, elle, n'a pas survécu au siècle. Le mur des Fermiers généraux, si haï qu'un bon mot courait les rues — « le mur murant Paris rend Paris murmurant » —, a été démoli sous le Second Empire. Là où le philosophe patienta une nuit sous l'averse, passe aujourd'hui la circulation du boulevard de Reuilly, sans une pierre pour le rappeler. Voltaire aurait sans doute souri de finir sa course triomphale coincé à la douane : lui qui avait tant écrit contre les entraves, arrêté une dernière fois par une barrière.

Personnage(s)