Fiches citant cet ouvrage
1 ficheUne manifestation de 12 000 ouvriers réclame l'instauration d'un "ministère du Progrès et de l'Organisation du travail" et l'Abolition de l'homme par l'homme. Louis Blanc seul défend le projet.
Le 28 février 1848, la place de Grève devient la caisse de résonance d’une revendication qui dépasse de loin la simple chute de la monarchie : des milliers d’ouvriers parisiens exigent qu’on organise réellement le travail et qu’on crée un « ministère du Progrès et de l’Organisation du travail », parfois aussi nommé « ministère du Travail et du Progrès ». En quelques banderoles, tout est dit : il ne s’agit plus seulement d’avoir une République politique, mais d’attaquer ce que les manifestants appellent l’« abolition de l’homme par l’homme », autrement dit l’exploitation dans l’atelier.
La manifestation, forte d’environ 12 000 travailleurs, s’appuie sur le décret du 25 février par lequel le Gouvernement provisoire, sous la pression des ouvriers armés entrés à l’Hôtel de Ville, a reconnu le droit au travail et la nécessité de l’« organisation du travail ». Trois jours plus tard, les mêmes milieux veulent passer du principe à l’instrument : un ministère spécifique, véritable « parlement des travailleurs », chargé de convoquer des « États généraux du travail », de limiter la journée, d’encourager les associations ouvrières, d’arracher les ateliers à la seule loi du profit.
Dans le Gouvernement provisoire, Louis Blanc est quasiment le seul à défendre ce projet jusqu’au bout. Lamartine, Ledru‑Rollin, Crémieux, Garnier‑Pagès et l’aile modérée redoutent qu’un tel ministère ne donne trop de poids autonome au monde ouvrier ; ils acceptent une Commission du Luxembourg, présidée par Louis Blanc, mais sans budget ni pouvoir exécutif, tout en repoussant l’idée d’un véritable ministère du Travail. Marx, dans Les Luttes de classes en France, souligne précisément ce point : la bourgeoisie accepte de reconnaître la question du travail, mais cantonne les représentants ouvriers au Luxembourg, loin du vrai siège du pouvoir d’État, et rejette la création d’un ministère spécial du Travail.
Pour lui, la journée du 28 février s’inscrit dans cette contradiction : la classe ouvrière, qui a fait la révolution « de concert » avec la bourgeoisie, tente d’inscrire ses propres revendications au cœur même de l’appareil d’État, tandis que la bourgeoisie républicaine s’empresse de borner ce mouvement. Le slogan d’« abolition de l’homme par l’homme » et la demande d’un ministère du Travail annoncent déjà la fracture à venir entre République bourgeoise et aspirations sociales, fracture qui éclatera en juin 1848 lorsque les Ateliers nationaux seront fermés.