Portrait anthropométrique de Jean-Jacques Liabeuf (1886 - 1910).
Jean-Jacques Liabeuf a vingt-trois ans quand la police des mœurs l'arrête, en 1909. Chef d'accusation : proxénétisme. Il nie — il n'a jamais touché à ça. Mais dans le Paris de la Belle Époque, la police des mœurs fonctionne à la prime : les agents sont intéressés aux interpellations, les travailleurs sans appui font de bons dossiers. Liabeuf, cordonnier du faubourg, est condamné à trois mois de prison. À sa sortie, son nom figure sur le registre des souteneurs — une marque indélébile qui ferme les portes et colle à la peau.
Il prépare sa réponse en silence. Des brassards de cuir, garnis de lames métalliques fixées aux avant-bras. Une armure artisanale, conçue pour une seule occasion.
Le 8 janvier 1910, dans le Marais, il surgit sur un groupe d'agents. Deux policiers meurent. Plusieurs autres sont grièvement blessés. Liabeuf est maîtrisé à coups de crosse, le corps en sang.
Son procès dure deux jours. Condamné à mort. L'affaire a entre-temps débordé les colonnes des journaux ouvriers : pour les anarchistes et une partie du mouvement socialiste, Liabeuf est moins un meurtrier qu'un homme que l'État a d'abord brisé sur une accusation fabriquée, puis condamné à mort pour s'en être vengé. Octave Mirbeau prend sa défense dans la presse. La CGT appelle à manifester. Le cas illustre ce que Marx désignait dans les Luttes de classes en France : une justice qui protège l'ordre bourgeois sous couvert de neutralité.
Le 2 juillet 1910, à l'aube, la guillotine est dressée boulevard Arago, devant la prison de la Santé. Des dizaines de milliers de personnes sont massées dans la nuit — certains pour assister, d'autres pour protester. La police charge à plusieurs reprises avant et après l'exécution. Liabeuf monte à l'échafaud sans prononcer un mot.
Il avait vingt-quatre ans. Sur les registres de la préfecture, il était toujours inscrit comme souteneur.