Miguel Almereyda.
Almereyda était un anagramme : "y a de la merde". C'était aussi le nom d'un héros orphelin de roman-feuilleton qu'il avait lu adolescent. Il mourut seul à trente-quatre ans dans la cellule 14 de l'infirmerie de Fresnes. D'une prison l'autre.
Eugène Bonaventure Vigo était né à Béziers en 1883, fils illégitime reconnu par son père qui mourut deux ans après. Abandonné à ses grands-parents, puis à sa mère internée dans un asile où elle finit par mourir, il apprit la photographie avec son beau-père avant de monter à Paris à douze ans, chercher un emploi et des camarades.
À dix-sept ans, accusé à tort de complicité dans un vol, il fit deux mois à la Petite Roquette, la prison pour mineurs de la rue de la Roquette : coups, privations, humiliations, le régime intégral. À sa sortie, il fabriqua une bombe et la déposa devant la porte du juge qui l'avait condamné. Elle n'explosa pas.
En janvier 1901, il commença à écrire dans Le Libertaire sous le nom de Miguel Almereyda, orphelin malheureux d'un feuilleton qu'il avait lu en prison. Anarchiste, polémiste, plusieurs fois condamné pour délits de presse, soutenu par Séverine, par Jaurès, par une génération militante, il fonda avec Gustave Hervé "La Guerre sociale" puis, après leur rupture, le "Bonnet rouge", journal populaire d'inspiration antimilitariste dont les bureaux occupaient le 12 rue Drouot dans le 9e arrondissement.
Au printemps 1917, l'affaire Bolo-Pacha et l'affaire Caillaux révélèrent que des fonds allemands avaient circulé dans des réseaux pacifistes français. Le Bonnet rouge fut compromis. Almereyda, malade, fatigué, abandonné par beaucoup d'anciens amis, fut arrêté le 6 août 1917. Emprisonné à la Santé, transféré à l'infirmerie de Fresnes, il mourut dans la nuit du 13 au 14 août, dans la cellule 14. Suicide, selon la version officielle. Assassinat, selon d'autres : il connaissait des noms, des montants, des intermédiaires qui avaient intérêt à son silence. La biographe Anne Steiner conclut : "Il faut se résigner à ne jamais savoir ce qui s'est exactement passé la nuit du 13 au 14 août entre les quatre murs de la cellule 14 de l'infirmerie de la prison de Fresnes."
Il avait trente-quatre ans. Son fils Jean avait douze ans. Il deviendrait cinéaste : "Zéro de conduite" (1933), "L'Atalante" (1934). Il mourut de tuberculose à vingt-neuf ans, en 1934. Il n'avait jamais cessé de chercher, à travers ses films, à rendre hommage au père.