Histoire de la rue
La rue Drouot naît par étapes, comme souvent dans ce Paris qui s'invente au fil des siècles. Un premier tronçon est ouvert dès 1704 par arrêt du Conseil du Roi, entre le boulevard Montmartre et ce qui deviendra la rue Rossini ; il faudra attendre 1846-1851 pour que la voie soit prolongée vers la rue de Provence, puis 1858 pour que le surplus complète le tracé actuel, reliant le boulevard Haussmann à la rue La Fayette. Elle porte depuis 1847 le nom du comte Antoine Drouot (1774-1847), général de division réputé pour sa rigueur et sa loyauté envers Napoléon — un choix honorable, sinon particulièrement pittoresque pour une rue qui allait accumuler les anecdotes les plus contrastées de Paris.
Le sol qu'elle traverse a de la mémoire. En son numéro 9, une ferme fortifiée médiévale dite « bataillée » avait cédé la place à l'administration de l'octroi avant de devenir l'Hôtel Drouot, temple des ventes aux enchères où, en 1877, les biens de Gustave Courbet sont bradés pour rembourser la restauration de la colonne Vendôme, et où Paul Gauguin, en 1891, met trente toiles en vente pour financer son départ à Tahiti. Sous l'Occupation, la même salle voit passer des biens spoliés aux familles juives. À l'angle opposé, au n° 6, l'ancien ministère de la Guerre révolutionnaire concentre à lui seul plusieurs décennies d'histoire intense : les Hébertistes — Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro — s'en emparent pour les places et la caisse ; en thermidor, le même bâtiment accueille des « bals des victimes », réunions élégantes réservées à ceux qui ont perdu un proche sur l'échafaud. C'est là aussi que Paul Verlaine est simple employé de mairie en 1865, avant qu'Arthur Ranc, nommé maire par Gambetta en 1870, n'y installe ses bureaux. Pendant la Semaine sanglante de 1871, les versaillais occupent la mairie et fusillent sans jugement des Fédérés prisonniers dans sa cour ; aux deux extrémités de la rue, des barricades sont défendues jusqu'au bout, dont l'une par les jeunes volontaires des « Enfants perdus de la Commune ».
La rue a ses habitués littéraires et mondains : Halévy y réside au n° 1, Verlaine y croise Rimbaud et Forain au n° 14 après la Commune. Le Figaro installe ses bureaux au n° 26 de 1874 à 1922 — c'est depuis cette adresse que le journal mène la campagne contre « Caillaux l'Allemand » qui, en 1914, pousse l'épouse du ministre à abattre le directeur Gaston Calmette. Face à l'agitation des grands titres, la mairie du 9e veille au n° 6, et l'Hôtel Drouot continue, au n° 9, son commerce imperturbable des chefs-d'œuvre et des fortunes défaites.