Portrait de Jules Barbey d'Aurevilly
Il portait des jabots de dentelle sous la Troisième République et recevait ses visiteurs dans une chambre qui servait aussi de cuisine. Le dernier des romantiques vivait comme un personnage de ses propres livres.
Jules Barbey d'Aurevilly meurt le 23 avril 1889 au 25 rue Rousselet, dans le petit appartement qu'il occupe depuis une trentaine d'années. Il a quatre-vingts ans. La cause est une hémorragie — le corps lâche, mais le personnage, lui, est resté intact jusqu'au bout : royaliste, catholique, provocateur, magnifique.
La rue Rousselet est une voie tranquille du faubourg Saint-Germain, entre l'École militaire et le boulevard des Invalides. L'appartement — premier étage, une pièce principale donnant sur le jardin des frères de Saint-Jean-de-Dieu — n'a rien d'un hôtel particulier. Barbey l'appelle son « tourne-bride de sous-lieutenant ». La chambre fait aussi office de cuisine. C'est là qu'il écrit, qu'il reçoit, qu'il règne sur un cercle de fidèles qui viennent écouter le vieux lion normand gronder contre son siècle.
Le Normand à Paris
Barbey est arrivé à Paris en 1833, à vingt-quatre ans, depuis son Cotentin natal. Il n'en repartira jamais vraiment. Pendant un demi-siècle, il traverse les régimes — monarchie de Juillet, République, Empire, République encore — sans jamais s'y résigner. Dandy impénitent, il arpente les boulevards en habits d'un autre âge, jabot de dentelle, gilet rouge, canne à pommeau, saluant les bourgeois d'un air qui tient du mépris et de la bénédiction.
Son œuvre est à cette image : éclatante, dérangeante, inclassable. Les Diaboliques (1874), six nouvelles d'une cruauté élégante où le désir et la mort se confondent, lui valent un procès pour outrage aux mœurs — à soixante-six ans, sous la République des notaires. Un prêtre marié, L'Ensorcelée, Le Chevalier des Touches : ses romans sont des mondes clos, nocturnes, où la passion brûle sous la surface d'une société figée. La critique académique le tient à distance. Lui s'en moque — il préfère Balzac à Zola, Byron à Hugo, et le XVIIe siècle à tout le reste.
Critique littéraire féroce au Constitutionnel puis au Pays, il est redouté pour ses éreintements et adoré pour ses enthousiasmes. Il défend Baudelaire quand personne ne le lit. Il attaque le naturalisme avec une violence joyeuse. Il refuse l'Académie et le ruban — non qu'on les lui offre, d'ailleurs.
Au 25 rue Rousselet, après sa mort, sa secrétaire Louise Read veille sur l'appartement et la mémoire. Une plaque orne aujourd'hui la façade. Le jardin des frères, derrière le mur, est toujours là.

Plaque de commémoration de Jules Barbey d'Aurevilly, Archives Paris