Maison mortuaire de Sophie Germain (1776-1831), 13 rue de Savoie, 5ème arrondissement, Paris.
Photographe Eugène Atget (1911).
En 1811, l'Académie des sciences organise un concours : « donner la théorie mathématique des surfaces élastiques et la comparer à l'expérience. »
Une seule candidate se présente au premier appel : Sophie Germain. Elle a trente-cinq ans et n'a jamais fréquenté aucune institution académique — toutes lui étaient fermées. Depuis 1794, elle reçoit par courrier les notes de cours de l'École polytechnique sous le pseudonyme « Antoine-Auguste LeBlanc », emprunté à un ancien étudiant. Lagrange, impressionné par les travaux de cet inconnu, avait demandé à le rencontrer et découvert une femme. Elle correspond avec Gauss depuis 1804, sous le même masque. En 1806, elle lui révèle son identité en faisant intervenir ses relations parisiennes pour le protéger de l'armée napoléonienne à Brunswick. Gauss lui répond qu'elle a « surmonté les obstacles les plus redoutables que les préjugés opposent aux femmes. »
Son premier mémoire, soumis en 1811, est jugé insuffisant — les équations de base sont incorrectes. Elle recommence. Second mémoire en 1813 : meilleur, mais encore des erreurs fondamentales. Troisième tentative, délai reporté à 1815 : Lagrange lui fournit la correction de l'équation différentielle de départ, et le mémoire tient. Le 8 janvier 1816, à l'Académie des sciences, quai de Conti, le Grand Prix extraordinaire lui est décerné. C'est la première fois qu'une femme remporte ce prix.
Elle n'est pas invitée à la cérémonie. Le règlement de l'Académie des sciences n'admet dans ses séances que les membres — tous des hommes — et leurs épouses. La lauréate du Grand Prix ne peut pas y siéger. Ce n'est qu'à la suite de ce couronnement qu'elle sera finalement admise à assister aux séances, sans droit de vote ni de parole officielle.
L'exclusion des femmes de la science n'est pas un accident mais une règle construite. L'Académie des sciences, fondée en 1666, n'a jamais formellement admis les femmes à en être membres. Sophie Germain en franchit le seuil par la seule force de ses travaux — dans une institution conçue pour qu'elle n'y entre pas.
En 1831, Gauss proposera que l'université de Göttingen lui décerne un doctorat honoris causa — le premier accordé à une femme. Elle mourra avant de le recevoir, le 27 juin 1831, dans sa demeure située au 13 rue de Savoie, dans le 6e arrondissement de Paris.

Lettre d’admission de Sophie Germain à l’Académie des sciences.
En 1816, elle fut la première femme à y remporter un prix.
© BNF/Bibliothèque Ecole Polytechnique