Félix Fénéon.
Quand l'avocat général demanda une suspension d'audience pour se laver les mains, une voix calme s'éleva dans le prétoire : "Depuis Ponce-Pilate, on n'avait pas vu un juge se laver les mains avec tant d'ostentation."
Félix Fénéon avait deux vies. Critique d'art, il avait découvert Seurat, théorisé le néo-impressionnisme, dirigé la Revue blanche, défendu Mallarmé et les symbolistes. Anarchiste, il militait discrètement depuis des années, aidait des camarades, distribuait des textes.
Le 6 août 1894, il comparut devant la Cour d'assises de la Seine, au 4 boulevard du Palais, dans un procès groupant trente inculpés : des écrivains, des journalistes, des militants illégalistes, tous accusés d'association de malfaiteurs en lien avec une série d'attentats anarchistes. C'était le pic de la répression qui avait conduit à l'adoption des lois scélérates : des textes limitant la liberté de la presse et criminalisant la propagande anarchiste. La République voulait frapper fort.
L'accusation se révéla plus difficile que prévu. Fénéon répondit aux questions avec une impassibilité souveraine. Quand l'avocat général Bulot dut quitter la salle pour se laver les mains après avoir ouvert un paquet obscène, Fénéon remarqua, du ton de quelqu'un qui commente un tableau : "Depuis Ponce-Pilate, on n'avait pas vu un juge se laver les mains avec tant d'ostentation."
Défendu par Maître Demange, le même avocat qui défendrait Dreyfus quelques années plus tard, Fénéon fut acquitté, comme la majorité des trente. Trois condamnations seulement.
Il retourna à ses galeries, à ses comptes rendus d'exposition, à ses brèves de journaux. Il vécut jusqu'en 1944, ne publia plus rien de son propre chef, et laissa ses papiers en ordre. L'anarchiste dilettante avait gagné le procès sans jamais sembler s'y intéresser.