Francis Jeanson.
Il fallait un procès pour que cent vingt et un Français signent en public qu'ils soutenaient ceux que le gouvernement poursuivait.
Le 5 septembre 1960, le tribunal permanent des forces armées de Paris ouvre le procès du réseau Jeanson pour "atteinte à la sécurité extérieure de l'État". Sont inculpés six Algériens et dix-huit Français, âgés de vingt-deux à cinquante-neuf ans, qui avaient fourni au FLN des soutiens logistiques : transport de fonds, hébergement de militants recherchés, faux papiers. Cinq "métropolitains" sont en fuite à l'ouverture des débats. Francis Jeanson, le chef du réseau et ancien collaborateur de Sartre, est lui aussi absent.
Le réseau Jeanson avait fonctionné depuis 1957 : des militants français, souvent de formation catholique ou marxiste, avaient décidé que la guerre d'Algérie était une guerre coloniale injuste et que leur solidarité avec le peuple algérien en lutte primait sur leur obéissance à la loi française. "Porter des valises" était l'expression qui désignait le transport de fonds du FLN à travers Paris ou vers la Suisse. C'était un acte illégal, lourd de peines, qui demandait une conviction profonde et une certaine forme de courage.
Le lendemain de l'ouverture du procès, le 6 septembre 1960, la revue "Vérité-Liberté" publie ce qui restera sous le nom de "Manifeste des 121" : "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie", rédigée par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot, signée par cent vingt et un intellectuels, universitaires et artistes dont Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Leiris et Vercors. Le texte affirme explicitement que les soldats français ont le droit de refuser de combattre en Algérie et que les citoyens ont le droit de soutenir ceux qui résistent à cette guerre.
La réaction du gouvernement de Gaulle est immédiate : les signataires fonctionnaires sont menacés de révocation, les émissions de radio et de télévision leur sont interdites, des poursuites sont envisagées. Les inculpés du procès Jeanson seront condamnés en octobre à des peines allant de dix ans de prison à des peines plus légères.
Le Manifeste des 121 fut le moment où la résistance intellectuelle à la guerre d'Algérie cessa d'être discrète pour devenir publique et revendicatrice. Dans la tradition de "J'accuse" de Zola, il affirmait que la conscience individuelle peut se dresser contre l'État quand cet État commet une injustice.