L'école qui forme depuis un siècle l'élite savante de la République admet enfin une femme, et il faudra encore soixante ans pour que le concours leur soit pleinement ouvert.
L'École normale supérieure a été créée par la Convention en 1794 puis refondée par Napoléon. Installée rue d'Ulm depuis 1847, elle forme les professeurs de l'enseignement secondaire et supérieur, et elle est devenue au XIXe siècle la matrice intellectuelle de la République : Pasteur, Jaurès, Durkheim, Péguy y sont passés. Elle est exclusivement masculine.
L'enseignement secondaire féminin n'existe légalement que depuis la loi Camille Sée de 1880, qui crée les lycées de jeunes filles, avec un programme allégé et sans latin, donc sans accès au baccalauréat. Pour former les professeures de ces lycées, l'État crée en 1881 une École normale supérieure de jeunes filles à Sèvres, institution séparée et de statut inférieur. La logique est celle de toute l'éducation féminine du siècle : instruire les femmes, mais dans un circuit parallèle qui ne débouche pas sur les mêmes carrières.
Le 12 octobre 1906, une femme, désignée dans les sources sous le nom de Mlle Robert, est admise pour la première fois rue d'Ulm en section sciences. L'établissement ne l'avait pas prévu ; aucun texte ne l'interdisait formellement, ce qui suffit. Les historiens de l'École retiennent également le nom de Marguerite Rouvière, admise en sciences physiques en 1910, agrégée de physique en 1913.
Ces admissions restent exceptionnelles et longtemps solitaires. Les élèves femmes ne disposent pas de chambres à l'internat, ne participent pas à la vie collective de l'École, ne bénéficient pas des mêmes réseaux. Il faudra attendre 1927 pour que le concours soit officiellement ouvert aux femmes, et 1985 pour que Sèvres et Ulm fusionnent en une école unique et mixte.
Simone Weil et Simone de Beauvoir passeront par ces circuits dans les années 1920. La seconde préparera l'agrégation de philosophie sans être normalienne, et arrivera deuxième derrière Jean-Paul Sartre.