Jardin de Tivoli Waux Hall. Publicité avec vue d'une salle de bal, vue d'un jardin, Paris, 10è arrondissement.
Dans la même salle où l'on dansait la veille, on discute ce soir si les femmes méritent un salaire égal — sous l'œil du commissaire de police.
Depuis l'article 291 du Code pénal de 1810, toute association de plus de vingt personnes — à objet religieux, littéraire, politique ou autre — est soumise à autorisation préalable du gouvernement. Sous le Second Empire autoritaire, la règle ne souffre aucune exception. Le 6 juin 1868, dans le cadre des réformes de « l'Empire libéral » impulsées par Eugène Rouher, Napoléon III promulgue une loi qui remplace l'autorisation par une simple déclaration. Conditions : ni politique, ni religion. Un commissaire de police assiste à chaque réunion. Il peut la dissoudre à tout moment. C'est une concession — étroitement encadrée.
Les premières réunions ont lieu dès le 18 juin 1868. Le 28, c'est au Tivoli Waux-Hall que se tient l'une d'elles.
Le lieu a une histoire longue. C'est l'artificier italien Giovanni Battista Torré qui fonde le premier Vauxhall en 1764, rue de Bondy, avec des spectacles pyrotechniques auxquels il adjoint rapidement bals et tournois. En 1785, le Vauxhall d'été se réinstalle rue Neuve-Samson — qui deviendra rue de la Douane, puis rue Léon-Jouhaux. En 1841, c'est là, aux numéros 12 à 16, que le Tivoli-Vauxhall prend sa forme définitive : grande salle de bal, café, jardin, entrée sur la rue de la Douane, sortie rue du Faubourg-du-Temple, à cinquante mètres du canal Saint-Martin. Ce n'est pas un lieu bourgeois. C'est un bal populaire du 10e.
Ce 28 juin 1868, Horn prend la parole devant un auditoire de curieux, d'ouvriers, de femmes de métier. Le sujet : le salaire des femmes. Sous le Second Empire, les femmes représentent plus d'un tiers de la main-d'œuvre ouvrière parisienne — couturières, brodeuses, blanchisseuses, modistes — et leur rémunération est systématiquement inférieure à celle des hommes pour un travail comparable. La réunion se tient en présence du commissaire. Les orateurs choisissent leurs mots. Mais la parole circule, le débat s'ouvre. Paris n'avait pas pratiqué l'assemblée publique depuis longtemps.
Ces réunions — on en comptera plus d'un millier entre 1869 et 1870 — sont, dans la tradition marxiste, le lieu où le prolétariat parisien fait son apprentissage politique. Ce n'est pas la révolution : c'est la répétition. La loi de 1868 est une concession arrachée par les commissions ouvrières qui en réclamaient le principe. Mais ce que le régime ouvre pour contenir, il ne peut plus le refermer. Le mouvement des réunions publiques est « aux sources de la Commune ».
En 1871, c'est au Tivoli Waux-Hall que se réunit l'assemblée du Comité de la Garde nationale, présents les délégués de presque tous les arrondissements de Paris.