Bal du Tivoli Waux-Hall
Au 12–16 de l'actuelle rue Léon Jouhaux, à deux pas du canal Saint-Martin, se dressait l'une des grandes salles de fête et de réunion populaires du Paris du XIXe siècle. Le Tivoli Waux-Hall — dont le nom évoque à la fois les jardins londoniens de Vauxhall et les plaisirs du Tivoli parisien — aurait été fondé par un artificier italien nommé Torré vers 1764. Vaste salle de bal à l'origine, il devient au fil des décennies un lieu de rassemblement politique incontournable, aux carrefours de toutes les agitations qui traversent Paris.
En 1848, le bâtiment fourmille de clubs révolutionnaires : le Club des Épiciers d'Arthur de Bonnard, le folklorique Club du Salut public Commerce véridique avec son journal fleuve, la Société démocratique du 5e arrondissement… C'est ici que Paul de Flotte harangue la foule pour appeler à l'insurrection après la décision de supprimer les Ateliers nationaux — prélude aux Journées de Juin. Vingt ans plus tard, en 1868, quand Napoléon III autorise timidement les réunions publiques, c'est encore le Tivoli qui ouvre ses portes en premier, accueillant notamment une conférence sur le salaire des femmes.
L'épisode le plus décisif se joue en février 1871 : pendant trois jours, du 16 au 18, quelque 500 délégués de bataillons de la Garde nationale s'y réunissent pour rédiger des statuts et se fédérer. Le Comité central de la Garde nationale y est élu, Garibaldi acclamé général en chef (il refusera), Clément-Thomas poussé à la démission. C'est là, dans cette salle de bal reconvertie en constituante improvisée, que naît la Fédération républicaine de la Garde nationale — l'embryon de la Commune. La salle continue ensuite d'accueillir meetings et bagarres : protestation contre le Dimanche rouge de Saint-Pétersbourg en 1905 avec Jaurès et Vaillant devant 6 000 personnes, unification socialiste, congrès de l'Internationale, grèves de maçons…
Noms successifs du lieu
- 1764 Fondation par l'artificier italien Torré comme jardin et salle de spectacle
- 1848 Haut lieu des clubs révolutionnaires du Printemps des peuples
- 1868 Première salle à accueillir les réunions publiques autorisées sous le Second Empire
- février – mars 1871 Siège de facto de la Fédération républicaine de la Garde nationale et du Comité central naissant
- 1878 — 1908 Grande salle de meeting républicain, socialiste et syndical sous la Troisième République
- après 1908 Disparition de la salle ; le site est intégré au tissu urbain du 10e arrondissement
Toponymie — rue Léon Jouhaux
Événements à cette adresse
22 événements · 1848 — 1908Élection des 38 membres du Comité Central de la Garde nationale ; les Fédérés refusent de reconnaître d'Aurelle de Paladines comme général en chef et proclament Garibaldi à l'unanimité moins une voix.
Quand Arnold proclame les noms des élus ce soir-là, les 38 membres du nouveau Comité central n'ont rien des chefs politiques habituels. Pas de tribuns connus, pas de notables. Ce sont des délégués issus des conseils de légion et des bataillons de chaque arrondissement — deux par arrondissement, plus un chef de bataillon par légion.
Leurs noms parlent peu à l'opinion : Assi, mécanicien à Creusot, Varlin, relieur, Maljournal, Clémence, Demeule, Géresme, Bouit. Sur les 38, une quinzaine appartiennent à l'Internationale ouvrière ou aux chambres syndicales. Quelques blanquistes. Des hommes qui ont fait leur apprentissage dans les réunions de bataillons pendant le siège, pas dans les cercles républicains bourgeois. C'est précisément ce qui les distingue de tous les comités révolutionnaires qui ont précédé.
Sur la question du commandement militaire, l'assemblée est unanime — à une voix près : elle refuse d'Aurelle de Paladines, le général monarchiste imposé par Thiers, et proclame Garibaldi général en chef. Le héros de l'unité italienne déclinera le poste, mais le geste compte : le Comité central ne reconnaît d'autorité qu'à ses propres élus.
Trois jours plus tard, après l'insurrection du 18 mars, ces 38 inconnus se retrouveront à l'Hôtel de Ville, à gouverner Paris. Ils convoqueront les élections de la Commune, lèveront l'état de siège, rétabliront la liberté de la presse, suspendront les expulsions. Leur légitimité : le suffrage des bataillons populaires de Paris.
Élection du Comité central de la Garde nationale par 1 325 délégués de 215 bataillons ; fusion du Comité fédéral et du Comité central ; Giuseppe Garibaldi est acclamé général en chef mais refuse le poste.
Depuis la capitulation de janvier, la Garde nationale parisienne se fédère. Hostile à l'armistice et à la majorité monarchiste de l'Assemblée élue le 8 février, siégeant à Bordeaux, elle s'est organisée dès février autour de la grande salle de bal du Tivoli Wauxhall, rue de la Douane. C'est là qu'une commission provisoire, emmenée par l'architecte Georges Arnold, a élaboré les statuts d'une fédération permanente — publiés dans le Cri du Peuple du 9 mars.
Le 15 mars, l'assemblée constitutive se réunit pour la quatrième fois dans cette salle. 1 325 délégués représentant 215 bataillons élisent le Comité central, composé de deux délégués par arrondissement élus par le conseil de légion, et d'un chef de bataillon par légion. Les deux structures préexistantes — le Comité fédéral républicain, réunissant les officiers, et le Comité central issu des compagnies — fusionnent en une instance unique. Sur les 38 membres élus, une quinzaine sont membres de l'Internationale ou des chambres syndicales. Les hommes en vedette n'avaient pas brigué les suffrages — des inconnus de toutes les couches du peuple, connus seulement de leurs bataillons.
Arnold proclame les noms des élus, puis l'assemblée acclame Garibaldi comme général en chef. Le choix est politique autant que militaire : vainqueur à Dijon avec ses volontaires italiens, héros de l'unité italienne, ennemi des rois et des prêtres, Garibaldi incarne la République en armes — tout le contraire d'Aurelle de Paladines, le général monarchiste imposé par Thiers. L'Assemblée vient en outre de lui refuser son siège de député de Nice au motif qu'il est étranger : l'acclamer chef, c'est aussi un pied-de-nez à Versailles. Garibaldi refuse cependant le poste, estimant qu'un général français doit commander.
Ce comité dirige de fait la ville de Paris du 15 mars au 28 mars 1871. Trois jours après cette séance du Tivoli Wauxhall, après l'insurrection du 18 mars et la fuite de Thiers à Versailles, ce sont ces mêmes inconnus qui s'installeront à l'Hôtel de Ville et convoqueront les élections de la Commune. Nés dans une salle de bal, ils feront l'histoire.
Du 16 au 18 février 1871, le Tivoli Waux‑Hall, grande salle de bal près du canal Saint‑Martin, se transforme en véritable constituante de la Garde nationale. Depuis la défaite face à la Prusse et l’élection d’une Assemblée largement monarchiste, une partie des bataillons parisiens refuse l’idée d’un désarmement imposé par Thiers. Il s’agit désormais de s’organiser collectivement, sur une base durable.
Après la grande réunion du 15 février, les 16, 17 et 18 sont consacrés à un travail plus structuré : des délégués des bataillons se retrouvent au Tivoli pour discuter, article par article, des futurs statuts de la Fédération de la Garde nationale. L’idée centrale est claire : passer d’une somme de corps dispersés à une organisation fédérative, élisant ses responsables, décidant collectivement de sa ligne, et non plus simplement obéissant aux généraux nommés par le gouvernement.
Les débats portent sur plusieurs points sensibles :
- les modalités d’élection des officiers ;
- l’autonomie des bataillons face au pouvoir central ;
- la garantie que la Garde nationale ne puisse être utilisée contre le peuple de Paris.
Des figures comme Louis‑Denis Chalain poussent en ce sens, tandis que d’autres, plus modérés, cherchent encore un compromis avec l’exécutif. Mais le mouvement de fond est là : la Garde nationale parisienne se pense désormais comme une force politique, pas seulement militaire.
Ces journées de travail au Tivoli Waux‑Hall préparent directement la naissance de la Fédération républicaine de la Garde nationale et annoncent les choix du 18 mars : quand Thiers tentera de reprendre les canons, il trouvera face à lui une force déjà dotée de structures, de statuts et d’une culture de délibération collective forgée dans ces réunions de février.
Démission de Clément-Thomas. Désignation d'une commission des statuts par 3 000 gardes nationaux. Forme fédérative suggérée par Louis Chalain. Boursier propose que le département de la Seine devienne république indépendante.
Le 15 février 1871, la salle de bal du Tivoli Waux‑Hall, près de la porte Saint‑Martin, ne résonne pas de musique mais de prises de parole enfiévrées. Trois mille délégués de la Garde nationale parisienne y sont réunis pour discuter de l’avenir de ce corps armé, qui s’est radicalisé pendant le siège et refuse la capitulation et la perspective d’un désarmement imposé par l’Assemblée monarchiste élue le 8 février.
Depuis des mois, le général Jacques Clément‑Thomas, républicain « de la vieille roche », nommé commandant de la Garde nationale de la Seine, multiplie dissolutions de bataillons, ordres sévères, dénonciations publiques de l’« indiscipline » des gardes, en particulier dans les quartiers populaires comme Belleville. Aux yeux d’une grande partie de la troupe, il apparaît de plus en plus comme un général‑gendarme, plus préoccupé de maintien de l’ordre que de défense de Paris.
Face à la montée d’une organisation autonome des bataillons, Clément‑Thomas comprend qu’il ne « tient » plus la Garde nationale et remet sa démission autour du 14‑15 février. Le même jour, au Tivoli Waux‑Hall, les délégués adoptent une orientation inverse : ils désignent une commission chargée d’élaborer des statuts, sur une base fédérative proposée par Louis‑Denis Chalain. Il s’agit de reconnaître explicitement le droit des bataillons à s’organiser entre eux, par élus, en dehors du contrôle direct du gouvernement central.
Dans ce climat de bouillonnement politique, certains vont plus loin encore. Léopold Boursier suggère que le département de la Seine devienne une « république indépendante », idée qui préfigure, de façon radicale, l’autonomie communale que porteront bientôt les insurgés de mars. La démission de Clément‑Thomas et la réunion du Tivoli Waux‑Hall marquent ainsi un tournant : la rupture entre une partie de la Garde nationale et l’autorité gouvernementale est actée, et les bases de la future Commune de Paris commencent à se structurer, non plus seulement dans la rue, mais dans des salles de réunion comme celle‑ci.
Dans la même salle où l'on dansait la veille, on discute ce soir si les femmes méritent un salaire égal — sous l'œil du commissaire de police.
Depuis l'article 291 du Code pénal de 1810, toute association de plus de vingt personnes — à objet religieux, littéraire, politique ou autre — est soumise à autorisation préalable du gouvernement. Sous le Second Empire autoritaire, la règle ne souffre aucune exception. Le 6 juin 1868, dans le cadre des réformes de « l'Empire libéral » impulsées par Eugène Rouher, Napoléon III promulgue une loi qui remplace l'autorisation par une simple déclaration. Conditions : ni politique, ni religion. Un commissaire de police assiste à chaque réunion. Il peut la dissoudre à tout moment. C'est une concession — étroitement encadrée.
Les premières réunions ont lieu dès le 18 juin 1868. Le 28, c'est au Tivoli Waux-Hall que se tient l'une d'elles.
Le lieu a une histoire longue. C'est l'artificier italien Giovanni Battista Torré qui fonde le premier Vauxhall en 1764, rue de Bondy, avec des spectacles pyrotechniques auxquels il adjoint rapidement bals et tournois. En 1785, le Vauxhall d'été se réinstalle rue Neuve-Samson — qui deviendra rue de la Douane, puis rue Léon-Jouhaux. En 1841, c'est là, aux numéros 12 à 16, que le Tivoli-Vauxhall prend sa forme définitive : grande salle de bal, café, jardin, entrée sur la rue de la Douane, sortie rue du Faubourg-du-Temple, à cinquante mètres du canal Saint-Martin. Ce n'est pas un lieu bourgeois. C'est un bal populaire du 10e.
Ce 28 juin 1868, Horn prend la parole devant un auditoire de curieux, d'ouvriers, de femmes de métier. Le sujet : le salaire des femmes. Sous le Second Empire, les femmes représentent plus d'un tiers de la main-d'œuvre ouvrière parisienne — couturières, brodeuses, blanchisseuses, modistes — et leur rémunération est systématiquement inférieure à celle des hommes pour un travail comparable. La réunion se tient en présence du commissaire. Les orateurs choisissent leurs mots. Mais la parole circule, le débat s'ouvre. Paris n'avait pas pratiqué l'assemblée publique depuis longtemps.
Ces réunions — on en comptera plus d'un millier entre 1869 et 1870 — sont, dans la tradition marxiste, le lieu où le prolétariat parisien fait son apprentissage politique. Ce n'est pas la révolution : c'est la répétition. La loi de 1868 est une concession arrachée par les commissions ouvrières qui en réclamaient le principe. Mais ce que le régime ouvre pour contenir, il ne peut plus le refermer. Le mouvement des réunions publiques est « aux sources de la Commune ».
En 1871, c'est au Tivoli Waux-Hall que se réunit l'assemblée du Comité de la Garde nationale, présents les délégués de presque tous les arrondissements de Paris.
Aujourd'hui
La salle a disparu. L'adresse appartient aujourd'hui à la rue Léon Jouhaux — nom lui-même chargé de symbolique syndicale —, dans le 10e arrondissement, non loin du canal Saint-Martin. Aucun vestige visible du Tivoli Waux-Hall ne subsiste ; une plaque ou un panneau d'information ferait ici amplement justice à ce haut lieu de l'histoire populaire parisienne.