Histoire de la rue
Cette courte rue qui descend du carrefour de la République vers le quai de Valmy porte depuis 1970 le nom de Léon Jouhaux (1879-1954), figure majeure du syndicalisme français et prix Nobel de la paix. Avant cela, elle s'appelait rue de la Douane — dénomination logique, puisque les entrepôts de la Douane s'y dressaient aux numéros 11-13. Elle avait aussi été connue sous les noms de passage du Vauxhall et de rue Neuve Sanson, reflets successifs de ses fonctions et de ses voisinages. Sa section supérieure est ouverte par lettres patentes du 25 octobre 1782 ; la partie basse rejoindra le canal un peu plus tard, par ordonnance de 1825.
L'histoire de la rue tient en grande partie dans un bâtiment : le Bal du Tivoli Waux-Hall (n° 12-16), vaste salle de spectacle et de danse héritée du goût du XVIIIe siècle pour les jardins de plaisir à l'anglaise. Tout près, au n° 2, Louis Daguerre et Nicéphore Niépce avaient installé leur célèbre Diorama — ce théâtre d'illusions lumineuses qui préfigurait le cinéma et dans l'atelier duquel Daguerre perfectionnait ses recherches photographiques. En 1839, un incendie ravage le bâtiment, détruisant une partie des archives du pionnier de l'image.
Le Tivoli devient ensuite l'une des scènes politiques les plus agitées de Paris. En 1848, la grande salle accueille une nébuleuse de clubs révolutionnaires et socialistes, dont certains appellent ouvertement à l'insurrection — Paul de Flotte y harangue la foule contre la suppression des Ateliers nationaux. Pendant les journées de Juin, la prise des entrepôts de la Douane voisins par le général Lamoricière coupe en deux la résistance des insurgés, tournant décisif de la répression. Vingt ans plus tard, sous l'Empire libéral, c'est encore au Tivoli que se tient en 1868 l'une des toutes premières réunions publiques autorisées depuis des années. Puis, en février 1871, la salle se mue en constituante de la révolution naissante : du 16 au 18 février, 1 325 délégués de 215 bataillons y élisent le Comité central de la Garde nationale fédérée, posant les fondations de la Commune de Paris. Eugène Varlin, Louis-Denis Chalain et Jean-Louis Pindy comptent parmi les figures qui animent ces séances fiévreuses. La salle continuera longtemps d'attirer les foules militantes : réunions sur l'affaire de Panamá en 1893, meeting de solidarité avec les victimes du « Dimanche rouge » de Saint-Pétersbourg réunissant 6 000 personnes en 1905, congrès socialistes et syndicaux… jusqu'à ce que la Seconde Guerre mondiale transforme les entrepôts d'à côté en dépôt de marché noir.