Tableau d'Ernest Meissonier : La Barricade, rue de la Mortellerie, juin 1848, dit aussi Souvenir de guerre civile.
Le 6 juillet 1848, une cérémonie funèbre solennelle rassemble au pied de l'obélisque de Louqsor ce que la Deuxième République compte de plus officiel. Le général Eugène Cavaignac, nommé Chef du Pouvoir Exécutif le 28 juin par l'Assemblée nationale constituante, préside le cortège. Plusieurs prélats célèbrent la messe — dont trois évêques membres de cette même Assemblée. Armand Marrast est là, les officiers généraux, les délégations des gardes nationales et des gardes mobiles qui ont tenu les barricades contre les insurgés.
La cérémonie est dédiée à « toutes les victimes » des journées de Juin. Toutes. Sans distinction.
Du 23 au 26 juin, Paris s'était couvert de barricades. L'insurrection éclate en réponse au décret du 21 juin fermant les ateliers nationaux — structures créées après la révolution de Février pour absorber le chômage ouvrier. L'Assemblée, dominée par une majorité conservatrice qui n'avait eu de républicain que le nom, venait d'en voter la dissolution. Les ouvriers descendent dans la rue. Cavaignac reçoit les pleins pouvoirs. Il les exerce.
Le bilan est celui d'une guerre civile à sens unique : entre 3 000 et 5 000 insurgés tués pendant les combats, environ 1 500 fusillés sans jugement dans les jours qui suivent, 25 000 arrestations, 11 000 condamnations à la prison ou à la déportation en Algérie. « L'événement le plus formidable dans l'histoire des guerres civiles en Europe », écrira Karl Marx.
Il y a une ironie funèbre dans le choix du lieu. L'obélisque de Louqsor — cadeau de Méhémet Ali à la France, inauguré en 1836 — dresse sa flèche au centre de la place où Louis XVI fut guillotiné le 21 janvier 1793. La Révolution a changé de camp.
Une absence domine pourtant la cérémonie. Monseigneur Affre, archevêque de Paris, avait tenté le 25 juin de s'interposer sur une barricade du faubourg Saint-Antoine pour appeler à la trêve. Une balle l'avait frappé. Il mourut deux jours plus tard. Le 6 juillet, le siège archiépiscopal est encore vacant — Mgr Sibour ne sera nommé que le 10. Ce sont donc des évêques membres de l'Assemblée qui a voté la dissolution des ateliers nationaux qui officient pour les morts. Pour tous les morts.
Ce que la commémoration officielle accomplit avec soin, c'est effacer la ligne de partage entre ceux qui ont tiré et ceux qui ont été fusillés. Marie d'Agoult, qui écrit sous le nom de Daniel Stern son Histoire de la Révolution de 1848, rend compte de cette journée. La neutralisation symbolique des victimes est le but de l'opération : en mêlant les insurgés aux soldats dans un même deuil national, l'État dissout la question de savoir qui a ordonné le massacre.
La Constitution du 4 novembre 1848 achèvera ce que les canons ont commencé : le droit au travail, proclamé en Février, n'y figure plus.