Née par lettres patentes du 21 juin 1757, la place doit son existence à la volonté de la ville de Paris d'offrir à Louis XV un écrin digne de sa statue équestre. On l'appelle d'abord place Louis XV, et l'architecte Ange-Jacques Gabriel dessine de part et d'autre de la rue Royale ces deux façades jumelles à colonnade qui abritent aujourd'hui l'Hôtel de Crillon (n° 10) et le Ministère de la Marine (n° 2). Vaste rectangle ouvert sur la Seine et les Tuileries, elle est dès l'origine l'une des plus grandes places d'Europe — 360 mètres sur 210 — et le restera.
Mais c'est la Révolution qui lui donne sa réputation de sang. Rebaptisée place de la Révolution, elle devient le théâtre des convulsions de l'époque. Dès juillet 1789, la charge du prince de Lambesc à la tête du régiment Royal-Allemand, sur ordre de Besenval, disperse violemment les manifestants rassemblés contre le renvoi de Necker — un des premiers affrontements de rue de la Révolution. Le Garde-Meuble, qui occupe le futur ministère de la Marine, est pillé de ses armes en 1789, puis, en septembre 1792, dévalisé pendant quatre nuits consécutives : on emporte les joyaux de la Couronne, le « Régent », le « Sancy », le « Bleu de France » et la « Toison d'Or » — quelque 8 à 9 000 pierres précieuses disparaissent. Dans le même temps, des gardes suisses réfugiés dans le bâtiment sont massacrés par les insurgés. La guillotine, installée sur la place, y tranche entre autres la tête de Louis XVI, et celle d'Olympe de Gouges (3 novembre 1793), qui avait osé proclamer les droits des femmes.
Le Directoire referme cette parenthèse en donnant à la place son nom actuel : place de la Concorde. Le choix est programmatique — réconcilier les Français après les excès de la Terreur. Quelques années auparavant, c'est pourtant ici, au n° 4 (alors hôtel de Coislin), qu'avait été signé le 6 février 1778 le traité par lequel la France reconnaissait l'indépendance des États-Unis, en présence de Benjamin Franklin et de Charles Gravier de Vergennes. En 1798, le toit du Garde-Meuble accueille une station du télégraphe Chappe, capable de communiquer avec Brest en huit minutes.
La Commune de 1871 ravive la violence : la plus importante barricade de Paris s'élève au n° 2 — que les Versaillais contournent —, le général Brunel y installe son quartier général en se repliant de la rue Boissy-d'Anglas, et le ministère devient le théâtre de scènes rocambolesques, dont l'annonce de la fusillade d'un prétendu Gustave Courbet déniché caché dans une armoire. La place n'en finit pas d'être un enjeu : en 1944, le Crillon sert de quartier général à l'état-major allemand, dont la résistance est si acharnée que l'une des colonnes de la façade est détruite dans les combats de la Libération.