À Citroën, la direction a trouvé la parade aux grèves ouvrières : elle ne discute pas, elle licencie.
La grève déclenchée à Citroën par les travailleurs arabes dans la première quinzaine de septembre 1973 n'aura pas duré longtemps. La réponse patronale est immédiate et sans nuance : licenciements massifs. Près de 40 % des grévistes sont remerciés à l'issue du mouvement. Dans les usines du quai de Javel (15e arrondissement) et de Saint-Ouen, où la main-d'œuvre immigrée est surreprésentée aux postes d'ouvriers spécialisés, cette proportion représente des centaines d'hommes mis à la rue.
Citroën a été, tout au long des années 1960, l'un des employeurs les plus systématiquement hostiles à l'organisation syndicale indépendante. La direction a mis en place depuis des années la CSL, Confédération des syndicats libres, syndicat maison qui sert de tampon contre la CGT et la CFDT. Les OS immigrés, soumis à des cadences épuisantes et menacés à la moindre résistance de voir leur titre de séjour compromis, sont structurellement les plus exposés. La peur du renvoi est un instrument ordinaire de gouvernement de la main-d'œuvre.
En septembre 1973, le contexte a changé. La vague de racisme de l'été a provoqué une prise de conscience collective. Le Mouvement des travailleurs arabes a transformé une indignation diffuse en appel à la grève. À Paris, le 14 septembre, des délégués des chaînes Citroën ont participé au rassemblement de la Grande Mosquée. Le lendemain, des débrayages perturbent plusieurs ateliers.
La direction ne négocie pas. Elle compte. Puis elle licencie. La procédure est rapide parce que les contrats des OS étrangers sont souvent précaires, et parce que les syndicats représentatifs, sur ce terrain, n'ont pas encore le rapport de force pour s'y opposer. Après que les licenciements sont signifiés, les recours sont rares : le droit du travail des années 1970 ne protège pas encore efficacement les salariés contre les représailles collectives liées à l'exercice du droit de grève.
L'épisode illustre la condition spécifique du travailleur immigré dans la France des Trente Glorieuses finissantes : essentiel à la production, corvéable à merci, dépourvu de la continuité syndicale qui donne aux travailleurs français un minimum de protection. La grève de septembre 1973 ne sera pas la dernière à Citroën, mais ses suites montrent avec brutalité jusqu'où peut aller un patronat qui n'a pas encore été contraint à composer avec l'organisation des travailleurs étrangers.