Les remparts de Paris lors de la manifestation des francs-maçons
À la délégation maçonnique qui lui reproche de « sacrifier Paris », Thiers rétorque sèchement : « Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. »
Le 24 avril 1871, le théâtre du Châtelet, place du Châtelet dans le 1er arrondissement, accueille une foule inhabituelle. Des centaines de francs-maçons et de curieux se pressent dans la grande salle. Les délégués rentrés de Versailles le jour même doivent rendre compte de leur mission. Le résultat tient en un mot : échec.
Depuis le 8 avril, les loges parisiennes travaillent à la conciliation. Au nom de « l'humanité, de la fraternité et de la Patrie désolée », elles tentent d'obtenir un cessez-le-feu entre la Commune et Versailles. L'initiative est partie de la loge des Disciples du Progrès, qui a rédigé un manifeste approuvé par les Conseils de l'Ordre présents dans la capitale. Les francs-maçons se voient en médiateurs naturels : des frères siègent des deux côtés, à l'Hôtel de Ville comme à l'Assemblée nationale. C'est un réseau transversal, habitué à parler aux pouvoirs.
Le 22 avril, une délégation maçonnique se rend à Versailles avec les représentants des municipalités de Sceaux et de Saint-Denis, ceux de l'Union républicaine et des loges. Ils demandent au moins une trêve, le temps de soustraire les populations suburbaines aux bombardements. Thiers accorde une suspension d'armes le 25, dans le secteur de Neuilly — le temps d'évacuer les habitants, avant que le canon ne reprenne. Quant aux droits de Paris, aux libertés municipales, à toute négociation de fond — c'est non. Thiers ne veut rien céder. La loi municipale du 14 avril, que les maçons considèrent comme une provocation, restera en vigueur. Et lorsque les délégués lui reprochent de se conduire comme s'il était « résolu à sacrifier Paris », le chef du gouvernement lâche sa phrase terrible : « Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. »
C'est cette réponse que les délégués rapportent au Châtelet, le 24. L'exposé déchaîne la colère de l'assistance. Une vive discussion s'engage. Les uns proposent de prendre les armes sur-le-champ et de rejoindre le camp des communeux, où de nombreux frères combattent déjà. Les autres, attachés aux principes humanitaires de l'Ordre, veulent persévérer dans la voie pacifique — organiser une pression de l'opinion grâce aux frères de province, ou monter une grande démonstration où tous les maçons, bannières en tête, iraient s'interposer entre les combattants.
L'assemblée ne tranche pas ce soir-là. Elle se retrouvera au même endroit le 26, pour voter une résolution menaçante : si Versailles ne prend pas sous quarante-huit heures des mesures de pacification, les bannières seront plantées sur les remparts. Le 29 avril, six mille frères de cinquante-cinq loges défileront jusqu'à la Porte Maillot et planteront leurs étendards sur les fortifications. Le soir même, les obus versaillais trouent les bannières. De médiateurs, les francs-maçons deviennent combattants.
La scène du Châtelet est un de ces moments où l'on voit basculer les esprits. La médiation supposait un interlocuteur prêt au compromis. Thiers, lui, est « résolu » — le mot est le sien — à écraser la Commune par la force. Marx le notera dans La Guerre civile en France : Versailles n'a jamais voulu négocier, parce que négocier aurait impliqué de reconnaître Paris comme sujet politique. La brutalité du refus ne laisse aux maçons que deux options : se taire ou se battre. En quelques jours, la plupart choisiront la seconde.