🗺 Lieux & Arrondissements 🎭 Thèmes ⏳ Époques 👤 Personnages 📅 Événements 🚶 Balades 🧭 Explorer 📚 Bibliographie À propos

Inauguré en 1862 sur la place qui porte le nom de l'ancien Grand Châtelet — cette forteresse médiévale rasée en 1802 —, le Théâtre du Châtelet s'impose d'emblée par sa démesure : une des plus vastes salles de Paris, taillée pour les grandes machines à spectacle, les féeries et les opéras à grand déploiement. Mais le bâtiment ne tarde pas à déborder de sa vocation première.

En 1869, plusieurs milliers de manifestants envahissent la salle pour perturber un meeting d'Émile Ollivier, l'homme fort du régime impérial libéral : le théâtre devient tribune politique. La Commune de 1871 en fait un lieu à plusieurs visages, presque contradictoires. En avril 1871, les francs-maçons parisiens s'y réunissent en assemblée générale et publient un manifeste pacificateur — signé notamment par Émile Thirifocq et Léonide Babaud-Laribière — qui appelle à la médiation entre Versailles et la Commune, avant d'être désavoué par le Grand-Orient. Charles Floquet et Jean-Baptiste Millière y prennent ensuite la parole lors d'une réunion qui bascule franchement du côté communard. Puis vient la Semaine sanglante : la salle se transforme en cour martiale, sur ordre direct d'Adolphe Thiers. Le général Drouay supervise des séances expéditives où les étrangers sont fusillés systématiquement, et où des enfants de six à douze ans comparaissent devant leurs juges.

L'histoire retient aussi ses heures de gloire artistique. En 1909, Gabriel Astruc et Serge de Diaghilev y ouvrent la première « Saison russe » : Vaslav Nijinski fait là sa toute première apparition parisienne. En 1917, la salle accueille la création de Parade, ballet signé Léonide Massine, avec des décors de Pablo Picasso, une musique d'Erik Satie et un argument de Jean Cocteau — soirée lors de laquelle Guillaume Apollinaire, en rédigeant le programme, forge le mot « surréalisme ».

Noms successifs du lieu

  • 1862 Inauguration sous le nom de Théâtre impérial du Châtelet
  • 1871 Utilisé comme cour martiale versaillaise pendant et après la Semaine sanglante
  • 1871 Tribune des francs-maçons parisiens favorables à la médiation puis à la Commune
  • 1909 Scène des Ballets russes de Diaghilev — «Saison russe»
  • 1979 Classé monument historique ; rebaptisé Théâtre du Châtelet (appellation municipale)
  • 2023 — aujourd'hui Dirigé par Olivier Py, programmation pluridisciplinaire (opéra, danse, comédie musicale, jazz)

Toponymie — place du Châtelet

place du Châtelet
Formée sur l'emplacement du Grand Châtelet, démoli en 1802.
Voir la fiche complète de la voie

Événements à cette adresse

10 événements · 1862 — 1943
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet
Première de "Parade", ballet de Léonide Massine sur un poème de Jean Cocteau ; Apollinaire, qui rédige le programme, invente à cette occasion le néologisme "surréalisme"
Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet
Ouverture de la "Saison russe" ; première apparition de Nijinski à Paris
Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet — Cour prévôtale (dans le foyer, au 1er étage du Théâtre)
Cour martiale pendant et après la Semaine sanglante, constituée sur ordre direct d'Adolphe Thiers. Les étrangers sont systématiquement fusillés. Des gamins de 6 à 12 ans sont envoyés à la mort. Le général Drouay supervise
Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet
Première "solennité musicale et dramatique" pour les veuves, blessés et orphelins, organisée par la Fédération des auteurs, compositeurs et artistes dramatiques et lyriques
Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet
Nouvelle réunion des francs-maçons, qui cette fois appelle à soutenir la Commune
Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet
À la délégation maçonnique qui lui reproche de « sacrifier Paris », Thiers rétorque sèchement : « Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. » Le 24 avril 1871, le…

À la délégation maçonnique qui lui reproche de « sacrifier Paris », Thiers rétorque sèchement : « Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. »

Le 24 avril 1871, le théâtre du Châtelet, place du Châtelet dans le 1er arrondissement, accueille une foule inhabituelle. Des centaines de francs-maçons et de curieux se pressent dans la grande salle. Les délégués rentrés de Versailles le jour même doivent rendre compte de leur mission. Le résultat tient en un mot : échec.

Depuis le 8 avril, les loges parisiennes travaillent à la conciliation. Au nom de « l'humanité, de la fraternité et de la Patrie désolée », elles tentent d'obtenir un cessez-le-feu entre la Commune et Versailles. L'initiative est partie de la loge des Disciples du Progrès, qui a rédigé un manifeste approuvé par les Conseils de l'Ordre présents dans la capitale. Les francs-maçons se voient en médiateurs naturels : des frères siègent des deux côtés, à l'Hôtel de Ville comme à l'Assemblée nationale. C'est un réseau transversal, habitué à parler aux pouvoirs.

Le 22 avril, une délégation maçonnique se rend à Versailles avec les représentants des municipalités de Sceaux et de Saint-Denis, ceux de l'Union républicaine et des loges. Ils demandent au moins une trêve, le temps de soustraire les populations suburbaines aux bombardements. Thiers accorde une suspension d'armes le 25, dans le secteur de Neuilly — le temps d'évacuer les habitants, avant que le canon ne reprenne. Quant aux droits de Paris, aux libertés municipales, à toute négociation de fond — c'est non. Thiers ne veut rien céder. La loi municipale du 14 avril, que les maçons considèrent comme une provocation, restera en vigueur. Et lorsque les délégués lui reprochent de se conduire comme s'il était « résolu à sacrifier Paris », le chef du gouvernement lâche sa phrase terrible : « Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. »

C'est cette réponse que les délégués rapportent au Châtelet, le 24. L'exposé déchaîne la colère de l'assistance. Une vive discussion s'engage. Les uns proposent de prendre les armes sur-le-champ et de rejoindre le camp des communeux, où de nombreux frères combattent déjà. Les autres, attachés aux principes humanitaires de l'Ordre, veulent persévérer dans la voie pacifique — organiser une pression de l'opinion grâce aux frères de province, ou monter une grande démonstration où tous les maçons, bannières en tête, iraient s'interposer entre les combattants.

L'assemblée ne tranche pas ce soir-là. Elle se retrouvera au même endroit le 26, pour voter une résolution menaçante : si Versailles ne prend pas sous quarante-huit heures des mesures de pacification, les bannières seront plantées sur les remparts. Le 29 avril, six mille frères de cinquante-cinq loges défileront jusqu'à la Porte Maillot et planteront leurs étendards sur les fortifications. Le soir même, les obus versaillais trouent les bannières. De médiateurs, les francs-maçons deviennent combattants.

La scène du Châtelet est un de ces moments où l'on voit basculer les esprits. La médiation supposait un interlocuteur prêt au compromis. Thiers, lui, est « résolu » — le mot est le sien — à écraser la Commune par la force. Marx le notera dans La Guerre civile en France : Versailles n'a jamais voulu négocier, parce que négocier aurait impliqué de reconnaître Paris comme sujet politique. La brutalité du refus ne laisse aux maçons que deux options : se taire ou se battre. En quelques jours, la plupart choisiront la seconde.

Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet
Le 8 avril 1871, au théâtre du Châtelet, les francs-maçons parisiens se réunissent en assemblée générale. Ils publient un manifeste qui appelle à la paix entre la Commune et Versailles, proposant leur médiation pour…

Le 8 avril 1871, au théâtre du Châtelet, les francs-maçons parisiens se réunissent en assemblée générale. Ils publient un manifeste qui appelle à la paix entre la Commune et Versailles, proposant leur médiation pour éviter la guerre civile. Le Grand-Orient de France les désavoue aussitôt.

La maçonnerie parisienne était traversée de courants contradictoires — beaucoup de ses membres appartenaient aux classes moyennes républicaines, attachés à la fois à l'ordre et aux idéaux de 1789. Face à la Commune, la première réaction est celle de l'arbitrage : ne peut-on trouver un accord qui évite le bain de sang ?

Versailles ne répond pas. La Commune non plus, ou si peu. Le canon continue.

Trois semaines plus tard, le 29 avril, les francs-maçons changeront radicalement de posture. Renonçant à la neutralité, des délégations de plusieurs loges parisiennes marcheront en cortège jusqu'aux remparts de Paris, leurs bannières en tête, pour planter leurs étendards entre les lignes versaillaises et communardes — geste symbolique pour signifier qu'en tirant sur Paris, Versailles tirerait aussi sur la maçonnerie. Certains resteront pour combattre aux côtés des fédérés.

Ce basculement du 29 avril — de la médiation à l'engagement — est l'un des moments les plus dramatiques de la Commune. Il ne changera rien à l'issue. Mais il dit quelque chose de la faillite de toutes les tentatives d'apaisement face à la détermination de Thiers d'écraser Paris.

Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.
Théâtre du Châtelet — Place du Châtelet
Plusieurs milliers de manifestants sont venus perturber un meeting d'Émile Ollivier
Voir la fiche
Personnage(s) : Émile Ollivier
1 place du Châtelet — 1er arr.
Bâtiment remarquable (théâtre du Châtelet)
Quand les travaux d'Haussmann font disparaître les théâtres du boulevard du Temple, la Ville en reloge deux place du Châtelet : Gabriel Davioud y élève, face à face, deux salles jumelles. Celle-ci, destinée au Cirque impérial, est inaugurée le 19 avril 1862 en présence de l'impératrice. Pendant la Semaine sanglante, une cour martiale constituée sur ordre de Thiers siège dans son foyer et condamne à mort les fédérés capturés.
Voir la fiche
1 place du Châtelet — 1er arr.

Aujourd'hui

Le Théâtre du Châtelet, classé monument historique depuis 1979, est toujours en activité place du Châtelet. Sous la direction d'Olivier Py depuis 2023, il propose une programmation éclectique — opéra, danse, concerts classiques et jazz, comédies musicales. Il a accueilli la cérémonie des César du cinéma de 2002 à 2016.

N° suivant · place du Châtelet 2 place du Châtelet
→