Portrait photographique de l'agence RoL, 1919.
Place Saint-Germain, 27 juin 1899 : Le Sillon convoque la jeunesse ouvrière
Marc Sangnier, un polytechnicien de vingt-six ans voulait réconcilier les ouvriers et l'Église. La gauche marxiste le traitait d'hypocrite. La droite catholique le traitait de traître.
La Société d'encouragement à l'industrie nationale occupe le 2-4 place Saint-Germain-des-Prés depuis 1801, à deux pas de l'abbaye. Ce soir de 27 juin 1899, sa salle accueille une réunion des Cercles d'études sociales de la jeunesse ouvrière organisée par Le Sillon — un mouvement que Marc Sangnier anime depuis cinq ans autour d'un journal fondé au collège Stanislas.
Paris est alors en plein Dreyfus. Le gouvernement de Waldeck-Rousseau vient de se former pour défendre la République contre la coalition cléricale et militaire qui a fabriqué un innocent coupable. Dans ce contexte, un jeune catholique qui se dit républicain de gauche, voire d'extrême gauche, est une anomalie. Sangnier le sait, le revendique. Il a fait Polytechnique, il a sa licence en droit, et il veut organiser des ouvriers en cercles d'étude pour leur apprendre à « réaliser la démocratie républicaine ».
Le projet s'appuie sur l'encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (1891), qui appelait les catholiques à prendre au sérieux la question sociale plutôt que de l'abandonner aux socialistes. Sangnier en tire une méthode : des réunions mixtes où des fils de notables et des ouvriers discutent ensemble, s'éduquent mutuellement, et — selon lui — surmontent la lutte des classes par le dialogue et la foi partagée.
La réunion du 27 juin 1899 marque un tournant : Le Sillon cesse d'être un cercle d'étudiants pour devenir un réseau national. En 1905, il comptera près de mille cercles représentés à son congrès.
L'Église finira par condamner le mouvement en 1910. Le pape Pie X, dans la lettre Notre charge apostolique, reproche au Sillon de prôner « le nivellement des classes » et la « triple émancipation politique, économique et intellectuelle » — formules que la curie juge dangereusement proches du socialisme. Sangnier se soumet et dissout le mouvement.
La gauche marxiste, elle, n'avait pas attendu Rome pour porter le même verdict, inversé : offrir aux ouvriers des cercles d'études catholiques plutôt que la conscience de classe, c'était substituer la solidarité confessionnelle à l'organisation politique. La salle de la place Saint-Germain-des-Prés accueillait une opération de récupération, pas d'émancipation. Les deux condamnations, l'une venue du Vatican, l'autre de Marx, disaient au fond la même chose : Le Sillon essayait de résoudre un conflit de classe par la pédagogie. Ça ne marche pas.