Entre 1894 et 1896, Rosa Luxemburg, engagée dans le mouvement socialiste polonais et éxilée depuis 1889, séjourne à Paris pour préparer sa thèse de doctorat. Elle fréquente la bibliothèque polonaise située au 6 quai d’Orléans, sur l’île Saint-Louis. Ce lieu, fondé en 1838, est un centre culturel et scientifique important pour la diaspora polonaise à Paris, rassemblant des ouvrages rares et des archives historiques. La bibliothèque offre à Rosa Luxemburg un environnement propice à la recherche, loin de la surveillance des autorités russes qui répriment les activités politiques en Pologne.
La thèse de doctorat de Rosa Luxemburg, intitulée « Die industrielle Entwicklung Polens » (Le développement industriel de la Pologne), soutenue à Zurich en 1897, explore l’évolution de l’économie polonaise sous la domination russe depuis 1820. Luxemburg analyse en détail la croissance de l’industrie polonaise, montrant comment celle-ci devient progressivement intégrée et dépendante de l’économie du vaste Empire russe, ce qui rend selon elle illusoire l’idée d’une indépendance nationale polonaise réalisable sous le capitalisme.
Son étude, empirique et rigoureusement documentée, démontre que les structures économiques polonaises sont trop imbriquées à celles de la Russie pour permettre une séparation viable. Luxemburg s’oppose ainsi aux courants socialistes favorables à l’indépendance polonaise, prônant plutôt l’union des ouvriers polonais et russes pour une lutte commune contre l’absolutisme tsariste et en faveur d’une démocratie républicaine. Cette thèse marque un jalon dans la pensée marxiste, reliant analyse économique et question nationale, et anticipe certains débats futurs sur l’impérialisme et l’autodétermination des peuples.

La Bibliothèque polonaise de Paris, 6 Quai d'Orléans, Eugène Atget, 1907