Babeuf à Paris : le premier numéro du "Journal de la liberté de la presse"

Siège du journal "Le Journal de la liberté de la presse"

Le Journal de la liberté de la presse, fondé par Gracchus Babeuf parut du 3 septembre au 1er octobre 1794. BnF.

Quand Robespierre est mort, les prisons se sont ouvertes, et des hommes sont sortis qui se souvenaient que la Révolution n'avait pas encore tenu ses promesses.

Le 3 septembre 1794, 17 fructidor an II, paraît à Paris le premier numéro du "Journal de la liberté de la presse", fondé par Gracchus Babeuf au 29 rue du Faubourg Saint-Honoré. Babeuf vient d'arriver dans la capitale après sa libération. Il a trente-quatre ans, un casier chargé de petits délits de faussaire, et des idées sur la propriété et l'égalité économique d'une radicalité que Robespierre lui-même n'aurait pas approuvée.

Le 9 thermidor an II, le 27 juillet 1794, Robespierre avait été renversé et guillotiné par une coalition de membres de la Convention qui redoutaient à la fois la Terreur et la rigueur du Maximum. Les thermidoriens entendent restaurer la liberté des marchés, libérer les suspects, démanteler les tribunaux d'exception. Mais ils libèrent aussi des prisonniers politiques qui se retrouvent soudain à Paris, face à une misère sociale que la Révolution n'a pas résolue : les prix s'envolent, le pain manque, et les faubourgs s'appauvrissent pendant que les spéculateurs du Palais-Royal s'enrichissent.

Babeuf avait passé sa jeunesse à compulser les archives seigneuriales pour le compte des paysans de Picardie. Il en avait tiré une conviction inébranlable : la propriété privée telle qu'elle existe est le crime fondateur des sociétés inégales. La Révolution, en abolissant la féodalité, avait franchi un premier pas ; mais elle n'avait pas touché aux inégalités de fortune. Pour lui, c'est là que tout reste à faire.

Son journal, d'abord intitulé "Journal de la liberté de la presse", devient le 5 octobre 1794 "Le Tribun du Peuple ou le Défenseur des droits de l'homme". Imprimé à deux mille exemplaires, lu dans les sections ouvrières et les sociétés populaires, il y développe une critique acérée de la Réaction thermidorienne et commence à esquisser une doctrine de l'égalité économique radicale que ses contemporains ne savent pas encore nommer. Marx, cinquante ans plus tard, reconnaîtra dans Babeuf "la première apparition réelle d'un parti communiste agissant", le moment où l'utopie égalitaire descend des philosophies dans la pratique révolutionnaire.

Le journal mènera son auteur, deux ans plus tard, à la Conjuration des Égaux de 1796 : tentative de coup d'État populaire dont l'échec enverra Babeuf à l'échafaud à Vendôme, en mai 1797. Mais entre le 3 septembre 1794 et ce dénouement, il y aura eu deux ans de presse révolutionnaire, de propagande socialiste embryonnaire, et d'organisation clandestine : la généalogie du mouvement ouvrier européen passe par cette boutique de la rue du Faubourg Saint-Honoré.

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