Photographie de Philippe Henriot par Louis Silvestre, 1944
Quarante-huit jours plus tôt, Pierre Dac avait prédit la légende de sa tombe.
Philippe Henriot, né à Reims en 1889, a mis vingt ans à devenir ce qu'il est en juin 1944 : la voix la plus écoutée de la France occupée. Député de droite de la Gironde depuis 1932, catholique intégriste, antisémite et anticommuniste, il a glissé sans rupture de l'entre-deux-guerres réactionnaire vers la collaboration totale. En janvier 1944, Laval — sous pression d'Hitler, d'Abetz et d'Oberg, contre l'avis de Pétain — le nomme secrétaire d'État à l'Information et à la Propagande. Henriot prend aussitôt la parole deux fois par jour à Radio-Paris, à midi et le soir, devant des millions d'auditeurs. On le surnomme le « Goebbels français ». Sa voix chaude, à l'accent pathétique soigneusement travaillé, retient l'attention même de ceux qui le détestent.
Ce que fait Henriot à la radio, c'est une guerre des ondes entre Paris occupé et Londres libre. Face à lui, Pierre Dac et Maurice Schumann sur Radio Londres. Il est habile : il retourne les faits. La Résistance n'est qu'une bande de « terroristes » au service des Anglo-Saxons et des Juifs ; la déportation, une mesure d'ordre ; le maquis, une menace pour les civils. La Résistance elle-même reconnaît l'efficacité de ses éditoriaux. Radio-Paris n'est pas seulement une radio : c'est l'armement idéologique du régime collaborateur, la voix qui donne à la domination les apparences de la conviction. Dans la tradition marxiste d'analyse du fascisme — notamment celle de Bordiga, pour qui l'État fasciste n'est que le capitalisme sans masques —, Henriot en est l'instrument le plus efficace.
Quelques semaines avant sa mort, il s'en prend à Pierre Dac à l'antenne en mentionnant ses origines juives : « Qu'est-ce qu'Isaac, fils de Salomon, peut bien connaître de la France ? » Dac lui répond le lendemain sur Radio Londres dans un texte intitulé « Bagatelle sur un tombeau » : la tombe d'Henriot portera la mention Mort pour Hitler, fusillé par les Français. Il sera exaucé quarante-huit jours plus tard.
À cinq heures trente
La Résistance juge l'effet des éditoriaux d'Henriot suffisamment dévastateur pour que le COMAC — Comité d'action militaire — ordonne son enlèvement, ou à défaut son exécution. Charles Gonard, dit Morlot, futur compagnon de la Libération, est chargé de la mission. L'opération devait initialement se tenir dans les locaux du laboratoire d'entomologie du Muséum national d'histoire naturelle ; la cible est changée au dernier moment.
Le 27 juin au soir, Henriot grave son dernier éditorial. Son fils est reparti la veille pour le front d'Italie, où il combat du côté allemand. À l'aube du 28, Gonard et une quinzaine de résistants déguisés en miliciens pénètrent dans le bâtiment du 10 rue de Solférino. Gonard convainc Henriot d'ouvrir la porte de sa chambre. Face aux hommes armés, Henriot tente de se défendre. Il est abattu devant sa femme, qui hurle. Elle est épargnée.
La propagande répond
Dans les heures qui suivent, la Propaganda-Abteilung allemande couvre Paris d'affiches : le portrait d'Henriot et la légende Il disait la vérité. Ils l'ont tué. Le 2 juillet, des obsèques nationales sont célébrées à Notre-Dame en présence de Laval, du gouvernement vichyste et du cardinal Suhard. Pétain — qui n'avait pas contresigné la nomination — refuse de prendre la parole à la radio.
La Milice se charge des représailles. À Rillieux-la-Pape, près de Lyon, Paul Touvier fait fusiller sept Juifs « pour venger Henriot » — crime contre l'humanité qui ne sera jugé qu'en 1994, lors du procès Touvier. À Mâcon, sept autres personnes sont assassinées. Georges Mandel, ancien ministre républicain, est abattu dans le dos de seize balles.
Moins de deux mois plus tard, Paris sera libéré. Pierre Dac avait dit juste.