Transfert des cendres de Rouget de Lisle aux Invalides, au lieu du Panthéon, suite à un imbroglio juridico-politique

Hôtel des Invalides

Buste en cire de Claude Joseph Rouget de Lisle de David d'Angers.

Musée de Strasbourg.

On voulait le porter au Panthéon ; faute d'avoir voté la loi à temps, on le déposa « provisoirement » aux Invalides — où il est encore.

Le 14 juillet 1915, la France est en guerre depuis un an. Ce matin-là, un cortège funèbre descend les Champs-Élysées depuis l'Arc de Triomphe : un cercueil drapé de tricolore, porté sur un affût de canon, escorté de troupes, qui gagne lentement les Invalides. Dans la bière, les ossements d'un homme mort depuis près de quatre-vingts ans : Claude-Joseph Rouget de Lisle, qui, une nuit d'avril 1792 à Strasbourg, avait écrit le Chant de guerre pour l'armée du Rhin — la Marseillaise. Derrière le cercueil marchent le président Poincaré, les présidents des deux chambres, tout l'État en habit.

L'homme, pourtant, avait mal fini. Officier tiède, il refusa de prêter serment après la chute du roi, faillit y laisser la tête sous la Terreur, et mourut oublié et sans le sou à Choisy-le-Roi, en 1836. Son chant, lui, avait conquis le monde : interdit, ressuscité, déclaré une première fois chant national un 14 juillet — celui de 1795 — puis consacré hymne national de la République le 14 février 1879. En 1915, la patrie en armes avait de nouveau besoin de son auteur ; on alla déterrer ses restes à Choisy.

Restait à choisir un tombeau digne. Le 6 juillet 1915, le conseil municipal de Paris vote à l'unanimité la panthéonisation pour le 14. Mais faire entrer un mort au Panthéon exige une loi votée par les deux chambres — et la décision tombe trop tard, à la veille des vacances parlementaires. Pas de loi, donc pas de Panthéon. Le gouvernement se rabat sur les Invalides, « à titre provisoire ».

Le 14 juillet, le cortège aboutit ainsi sous le dôme, et non rue Soufflot. Sur le parvis, Poincaré transforme l'hommage en discours de guerre, désignant l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Le chant de 1792, né pour lever des volontaires contre l'envahisseur, se trouvait enrôlé dans l'union sacrée de 1914 — tandis que les ouvriers qui l'avaient jadis fait leur marchaient désormais derrière L'Internationale.

Le « provisoire » a tenu. Plus d'un siècle après, Rouget de Lisle n'a jamais rejoint le Panthéon — le transfert, réclamé encore par intermittence, n'a jamais eu lieu. Ses restes reposent dans le caveau des gouverneurs des Invalides, fermé au public. L'homme le plus chanté de France dort à l'endroit où presque personne ne peut lui rendre visite.

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