Grèves ouvrières de 1840.
En 1840, la "coalition" ouvrière est un délit en France. La loi Le Chapelier de 1791, que la Monarchie de Juillet n'a pas abrogée, interdit aux travailleurs de se concerter pour peser sur leurs employeurs. Faire grève, c'est risquer la prison. Et pourtant, en cet été et cet automne, Paris s'arrête par vagues successives.
Le 7 septembre 1840, serruriers, mécaniciens et quelque mille deux cents ouvriers des filatures se retrouvent rue Mouffetard, dans le quartier du Jardin des Plantes. Ce n'est pas la première grève de l'année: l'historien Jean-Pierre Aguet a recensé jusqu'à cent trente mouvements sociaux au cours de la seule année 1840 en France, année que certains qualifient de tournant dans l'histoire sociale du pays. Mais la convergence du 7 septembre marque un seuil: plusieurs corps de métier cessent le travail en même temps, sans accord explicite ni organisation commune, par une sorte de contagion de la colère qui dessine, pour la première fois à cette échelle, les contours d'un mouvement interprofessionnel.
Les conditions dans lesquelles vivent ces ouvriers sont celles que documentait Villermé dans son "Tableau de l'état physique et moral des ouvriers" publié la même année 1840, et qu'Engels analysera cinq ans plus tard dans "La Situation de la classe laborieuse en Angleterre". Quatorze à seize heures de travail quotidien, salaires insuffisants pour se loger et se nourrir, ateliers insalubres, enfants au travail dès sept ans: la misère n'est pas une métaphore, c'est une condition de production que personne au gouvernement n'a jugé utile de réformer.
La rue Mouffetard, ce 7 septembre, est à la fois un lieu de rassemblement et un symbole: c'est l'un des coeurs du vieux Paris populaire, ce Paris des artisans, des porteurs d'eau, des marchandes de quatre-saisons qui vit au rythme des journées sans filet. Les ouvriers qui s'y retrouvent ne se réclament d'aucune doctrine; ils exigent simplement de quoi survivre.
La répression viendra. Les meneurs seront arrêtés, jugés, condamnés. Mais quelque chose s'est produit ce jour-là qui ne pourra plus être effacé: l'idée que les travailleurs de différents métiers partagent une même condition, et qu'ils peuvent agir ensemble. Il faudra encore la révolution de 1848, puis la Commune, puis les grandes grèves du tournant du siècle, pour que cette idée devienne une organisation. En 1840, elle n'est encore qu'une intuition. Mais elle est là.