Histoire de la rue
Longue de six cents mètres et large à peine de sept, la rue Mouffetard est l'une des plus anciennes artères de Paris : elle suit le tracé d'une voie romaine reliant Lutèce à l'Italie par Senon (l'actuelle Sens). Son nom est une corruption de Mont Cétard, ancien lieu-dit de la rive gauche, que les siècles ont malaxé en Mofetard, Maufetard, Mouflard, avant d'aboutir à la forme définitive. Elle porta longtemps le nom de rue du Faubourg Saint-Marceau ou rue Saint-Marcel, rappelant l'attraction séculaire de l'abbaye et du bourg qui gravitait autour de cette voie de sortie méridionale. À son extrémité nord, le n° 34 conservait encore au XIIIe siècle un pan de l'enceinte de Philippe Auguste ; au n° 9, la porte Saint-Marcel de l'enceinte de Charles V filtrait les allées et venues jusqu'à sa démolition au XVIIe siècle.
La Renaissance donne à la rue ses lettres de noblesse littéraires. Dans un cabaret du n° 10, entre 1540 et 1556, se retrouvent Ronsard, Du Bellay, Baïf, Dorat, Belleau, Jodelle et Pontus de Tyard — la « Brigade » qui deviendra la Pléiade. À deux pas, l'église Saint-Médard (n° 141) est déjà le cœur battant du quartier : en 1561, des protestants y envahissent la messe en représailles à une provocation catholique. Elle sera plus tard le théâtre des célèbres convulsionnaires : autour de la tombe du diacre janséniste François de Pâris (mort en 1727), des fidèles tombent en transe, au point que Louis XV fait fermer le cimetière en 1732 — et qu'un écriteau apocryphe, immédiatement célèbre, annonce : « De par le Roy, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu. »
Au fil des siècles, la Mouff' reste une rue peuple et militante. En 1714, des fusiliers des gardes-françaises sont casernés au n° 36 pour « surveiller ce bouillant secteur ». En juin 1848, une barricade s'élève au n° 89 ; une compagnie de garde mobile y est désarmée le 23. Le n° 69 — ancien bal populaire à l'enseigne en bois d'épave sculpté — accueille un club révolutionnaire en 1848, puis les réunions du Club du Vieux Chêne sous la Commune, puis un cercle clandestin après l'écrasement de celle-ci. Au n° 140, Pierre Kropotkine installe La Révolte en 1885 ; Émile Pouget y lance Le Père Peinard en 1889 ; Jean Grave y fait vivre sa revue jusqu'en 1895. Au n° 23, dans l'entre-deux-guerres, Daniel Guérin réunit les antifascistes, et les Cahiers de Spartacus publient Victor Serge. La rue recèle même un trésor au sens propre : en 1938, un terrassier met au jour au n° 53 plus de trois mille pièces d'or dissimulées là, dit-on, depuis le XVIIIe siècle. Animée, chargée de mémoire, hérissée de boutiques depuis toujours, la rue Mouffetard est l'un des rares endroits de Paris où l'on a vraiment l'impression que l'histoire n'a jamais levé le pied.