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17 juillet 2019 jusqu’au 25 mai 2021
Événement

Vingt-deux mois de grève des femmes de chambre de l'Ibis Batignolles

10 rue Bernard-Buffet
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L’Ibis Batignolles, 10 rue Bernard-Buffet, vu du parc Martin-Luther-King : 700 chambres, le plus grand Ibis de France. Guallendra · CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons

Le 17 juillet 2019, vingt-huit femmes de chambre de l'hôtel Ibis Batignolles, 10 rue Bernard-Buffet, déposent un préavis de grève illimitée à l'appel de la CGT. L'hôtel, propriété du groupe Accor, est le plus grand Ibis de France : 700 chambres, porte de Clichy, au bord du parc Martin-Luther-King. Les grévistes ne sont pourtant pas salariées de l'hôtel. Elles travaillent pour STN, la société de nettoyage à laquelle Accor sous-traite ses chambres, après d'autres sous-traitants qui se sont succédé dans les mêmes couloirs. Toutes sont d'origine africaine ; plusieurs sont là depuis plus de dix ans.

Ce qu'elles décrivent au journaliste du Monde, le 23 juillet, dans un hall transformé en salle des fêtes, boubous et musique à l'appui, tient en quelques chiffres. Jusqu'à cinquante chambres en sept heures et demie. Une cadence « indicative » de trois chambres et demie par heure. Entre 800 et 900 euros brut par mois. Des courriers d'avertissement pour un chewing-gum ou une blouse oubliée, des avances sur salaire remboursées avec 20 % d'intérêt, des mutations imposées dès qu'une salariée présente une restriction médicale. Et, en mars 2017, l'agression sexuelle d'une collègue par le directeur de l'hôtel lui-même, dans une chambre qu'elle préparait ; l'homme a été licencié et mis en examen, la victime n'a jamais été rappelée par l'hôtel. Les revendications sont simples : deux chambres par heure, et la fin de la sous-traitance.

Rachel Kéké en 2021
Rachel Kéké, porte-parole de la grève, lors d’un débat en septembre 2021 — NPA - L’Anticapitaliste · CC BY 3.0 — Wikimedia Commons

Accor ne répond pas, et STN ne négocie pas. Le conflit s'installe pour vingt-deux mois, dont huit de grève effective et quatorze d'activité partielle quand l'épidémie ferme les hôtels. Les grévistes tiennent leur piquet rue Bernard-Buffet, défilent le 17 octobre 2019, envahissent les halls des hôtels du groupe les samedis, s'invitent aux fêtes de quartier. Le 16 décembre 2020, elles assignent Accor pour faire reconnaître sa qualité de coemployeur : la sous-traitance, disent-elles, est une « sous-traitance de la discrimination », puisque les femmes de ménage africaines du sous-traitant n'ont ni les primes ni les qualifications des salariés de l'hôtel. Une sénatrice communiste vient au piquet ; la CGT des hôtels de prestige et économiques, la CGT-HPE, porte le dossier. En février 2021, à la demande du syndicat, l'administration du travail ouvre une médiation.

La dernière action a lieu le 19 mai 2021 : le hall du Pullman Tour Eiffel, sous les confettis, un jour où s'y tient par hasard un séminaire de chefs d'État africains. Le 24 mai, un protocole d'accord est annoncé entre la CGT-HPE, AccorInvest et STN ; il est finalisé le 25. Les vingt salariés qui restent dans la grève, dix-sept femmes de chambre, deux gouvernantes et un équipier, obtiennent de 250 à 500 euros de plus par mois, par une prime de panier alignée sur celle des salariés de l'hôtel, des qualifications enfin revalorisées, sept passages à temps complet, la cadence ramenée à trois chambres par heure, la réintégration de deux contrats rompus pendant la grève et l'annulation de dix mutations. Le « plan A », l'intégration chez Accor, n'est pas obtenu : AccorInvest annonce au même moment la suppression de plus de 700 postes en France. « Accor ne voulait pas rater la reprise de l'activité », résume Claude Lévy, de la CGT-HPE.

La porte-parole de la grève, Rachel Kéké, gouvernante de l'hôtel, est élue députée du Val-de-Marne en juin 2022, première femme de chambre à siéger à l'Assemblée nationale. La grève de l'Ibis Batignolles reste la plus longue de l'histoire de l'hôtellerie en France. Elle a montré ce que le nettoyage des chambres d'un grand groupe coûte à celles qui le font, et ce qu'il rapporte à ceux qui le sous-traitent.