Au carrefour du boulevard du Montparnasse et du boulevard Raspail, la Rotonde s'ouvre en 1866 comme café-brasserie, et l'on dit qu'elle contribue à réintroduire la bière à Paris — une petite révolution dans les habitudes d'un quartier qui, à l'époque, se cherche encore une identité. Le boulevard lui-même tire son nom de la butte Montparnasse, où les écoliers de l'Université venaient déclamer des vers : le lieu a donc la poésie dans les fondations.
Au tournant du XXe siècle, la Rotonde devient le salon improvisé de toute une bohème internationale. Picasso, Modigliani, Derain, Vlaminck, Apollinaire, Max Jacob et André Salmon s'y croisent, discutent, se disputent et commandent des consommations parfois réglées en croquis. Mais le café abrite aussi une autre agitation, plus secrète : celle des révolutionnaires en exil. Dès 1910, Lénine et Trotsky y tiennent leurs conciliabules, tandis que le patron — personnage trouble — sert apparemment d'indicateur à la police. En 1914, Trotsky y rencontre Diego Rivera, alors proche de Picasso. Cette double vie, artistique et politique, fait de la Rotonde un microcosme de l'Europe en ébullition.
La tension ressurgit en 1923 : des habitués prennent violemment à partie le patron pour son passé d'indic, en présence de Tristan Tzara, Louis Aragon et de l'Américain Malcolm Cowley. La légende du café s'écrit autant dans l'esclandre que dans la création.
- 1866 Ouverture du café-brasserie de la Rotonde, réintroduction de la bière à Paris
- 1908 — 1919 Haut lieu de la bohème montparnassienne (Picasso, Modigliani, Apollinaire…)
- 1910 — 1914 Refuge des exilés révolutionnaires russes (Lénine, Trotsky, Ehrenbourg)
- 1923 Scène de règlement de comptes : le patron accusé publiquement d'avoir été indicateur de police
- Aujourd'hui La Rotonde, brasserie traditionnelle toujours en activité au carrefour Vavin
La Rotonde existe toujours au carrefour Vavin, reconnaissable à sa terrasse ample et à sa façade de brasserie parisienne classique. Devenue institution touristique autant que lieu de quartier, elle arbore fièrement son histoire de carrefour des avant-gardes. Les murs ont été refaits, mais l'adresse reste.