Histoire de la rue
Avant d'être un boulevard, c'était une butte — ou du moins ce qu'il en restait. Les étudiants de l'Université aimaient s'y retrouver pour déclamer des vers, et leur mont Parnasse de fortune finit par donner son nom à tout un quartier. Les lettres patentes du 9 août 1760 ordonnent l'ouverture du boulevard sur l'emplacement de cette éminence rasée, tracé rectiligne de près de 1 600 mètres et 39 mètres de large qui relie la rue de Sèvres à l'avenue de l'Observatoire. Un boulevard des Lumières, presque : on est encore sous Louis XV, et Paris commence à se doter de ces grandes artères plantées d'arbres où l'on se promène autant qu'on circule.
Le premier fantôme notable est celui de Philippe de Vendôme, prieur de l'ordre de Malte, libertin et alchimiste, qui résidait là dès 1722, bien avant que le boulevard existe en tant que tel. Le xixe siècle apporte une autre couleur : au numéro 25, Paul Ranson réunit les peintres Nabis à partir de 1893 ; Johan Barthold Jongkind, précurseur de l'impressionnisme, habite au 127 vers 1860 ; le jeune Émile Zola loge au 142 entre 1865 et 1866. La Revue des Indépendants, fondée en 1841 par George Sand et le philosophe Pierre Leroux — celui-là même qui aurait introduit le mot « socialisme » en France et qui mourra au 168 du boulevard en 1871 —, témoigne que Montparnasse n'est pas que plaisir : c'est aussi un terrain d'idées. Les bals des numéros 112–136, où la polka fait son apparition en 1845 puis le cancan, ajoutent quant à eux la note festive indispensable.
La « capitale du monde » au tournant du siècle
C'est autour du carrefour Vavin que tout bascule. Le Dôme ouvre en 1898 au 108 ; la Rotonde, qui réintroduisait la bière à Paris dès 1866, devient dès 1910 le point de ralliement des exilés russes — Lénine et Trotski y jouent aux échecs, le patron, dit-on, servant parallèlement d'indicateur à la police. À quelques pas, la Closerie des Lilas (171) voit Paul Fort élu « prince des poètes » en 1912, les réunions du premier groupe cubiste, et le 25 février 1920 une bataille rangée mémorable entre dadaïstes et cubistes dissidents. Apollinaire, Picasso, Derain, Breton, Aragon, Tzara, Maïakovski, Hemingway, Henry Miller, Ilya Ehrenbourg : le boulevard du Montparnasse n'est pas une rue où l'on passe, c'est une scène où l'on joue — et où Simone de Beauvoir naît, en 1908, dans l'immeuble même de la Rotonde.