Sur la butte Montmartre, au bout d'un chemin en pente raide, une grande baraque de bois occupe le flanc de la place Émile Goudeau — nommée ainsi en hommage au chansonnier Émile Goudeau, âme du Montmartre bohème. L'édifice, construit à l'origine comme fabrique de pianos, puis transformé en ateliers d'artistes loués à la pièce, ressemble à ces lavoirs flottants qui se balançaient sur la Seine : c'est Max Jacob qui lui donne ce surnom imagé de « Bateau-Lavoir », tant la structure grince et tangue au gré du vent. Sous le nom plus prosaïque de « Maison du Trappeur », le bâtiment accueille dès 1883 Auguste Renoir et son modèle Suzanne Valadon, puis André Antoine qui y recrute des comédiens amateurs pour son Théâtre Libre, et le « Cercle de la Butte », cénacle d'anarchistes, poètes et peintres réunis autour de Paul-Napoléon Roinard.
Mais c'est au tournant du XXe siècle que le Bateau-Lavoir entre dans la légende. Pablo Picasso s'y installe, y reçoit Georges Braque, André Derain, Amedeo Modigliani, Juan Gris, Marie Laurencin, André Salmon… En 1907, dans l'obscurité de son atelier sans eau courante ni électricité, Picasso achève les Demoiselles d'Avinyó — ce tableau-choc qui ouvre la voie au cubisme, en concurrence directe avec le Grand Nu de Braque. L'année suivante, le même Picasso organise un banquet mémorable en l'honneur du Douanier Rousseau, auquel assiste Guillaume Apollinaire : une soirée délirante, symbole de cette fraternité créatrice unique en son genre.
- 1883 La Maison du Trappeur — ancienne fabrique de pianos reconvertie en ateliers loués à des artistes
- 1887 — 1892 Siège informel du « Cercle de la Butte », cénacle de poètes, peintres et acteurs à tendance anarchiste
- Vers 1900 Le Bateau-Lavoir — surnom donné par Max Jacob, par analogie avec les lavoirs flottants de la Seine
- 1906 — 1912 Haut lieu du cubisme naissant : ateliers de Picasso, Braque, Derain, Modigliani, Juan Gris, Max Jacob, Pierre Reverdy
- Depuis 1970 Bateau-Lavoir reconstruit après l'incendie de 1970, classé et aménagé en ateliers d'artistes
Le bâtiment actuel, reconstruit après un incendie en 1970, abrite toujours des ateliers d'artistes, fidèle à sa vocation originelle. Une plaque rappelle l'histoire du lieu sur la façade. La place Émile Goudeau, avec sa fontaine Wallace et ses escaliers en pente, reste l'un des coins les plus préservés et les plus évocateurs de la butte Montmartre.