Au 251 de la rue Saint-Honoré, dans ce long ruban de pavés qui relie le Louvre au faubourg, la salle Valentino tient une place à part dans la géographie des passions parisiennes. Créée sous la monarchie de Juillet par le musicien Henri Justin Joseph Valentino, elle fonctionne d'abord comme une succursale hivernale du bal Mabille — un endroit où l'on vient s'étourdir, transpiree, danser. C'est là qu'en 1847 débarque la polka à Paris, introduite notamment par Jean-Baptiste Laurent Arban et Édouard Deransart : un scandale de gaieté dans les salons sérieux, un triomphe pour le grand public.
Mais la salle a un double visage. Dès 1844, elle accueille des réunions politiques où grouillent républicains, socialistes et révolutionnaires de toutes espèces — Friedrich Engels y sème les mouchards qui le filent, en compagnie de Louis Blanc, Ferdinand Flocon et Étienne Cabet. En 1847, Michel Bakounine y prend la parole pour commémorer l'insurrection polonaise de 1830, devant un banquet de 1 500 couverts. Avec 1848, la salle bascule franchement dans la révolution : elle héberge tour à tour la Société républicaine centrale de Blanqui, le Club des Condamnés politiques, les réunions icariennes de Cabet — où le vieux Robert Owen, 77 ans, est acclamé —, et jusqu'au premier banquet des femmes socialistes à Paris.
La Commune de 1871 y convoque encore des officiers de la Garde nationale protestant contre l'armistice, et une éphémère tentative de conciliation entre Paris insurgé et Versailles. Après la tempête, la salle survit et se mue en 1893 en un cabaret — le Chien Noir — où des chansonniers brouillés avec Rodolphe Salis tentent leur chance : Alphonse Allais, Émile Goudeau, Paul Delmet, Vincent Hyspa… et un jeune Théodore Botrel qui fait ses premiers pas.
- Monarchie de Juillet Salle Valentino — salle de bal et de concerts, succursale hivernale du bal Mabille
- 1848 Société Fraternelle centrale / Réunions icariennes — clubs révolutionnaires socialistes animés par Cabet et ses alliés
- 1848 Siège du Club des Condamnés politiques et de la Société républicaine centrale (club Blanqui)
- 1870 — 1871 Salle de réunions politiques publiques — meetings de la fin du Second Empire puis de la Commune
- 1893 Cabaret le Chien Noir — scène de chansonniers dissidents du Chat Noir