Histoire de la rue
Tout commence avec une démolition. Sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Vendôme — lui-même bâti sur les ruines de l'hôtel de Retz qu'Antoine de Gondi avait fait construire et où Charles IX avait séjourné — Louis XIV décide de faire surgir une place royale à sa gloire. Un premier projet est lancé dès 1686 par arrêt du Conseil du Roi ; il faut attendre les lettres patentes du 7 avril 1699 pour que la place prenne la forme octogonale que l'on connaît, dessinée par Hardouin-Mansart. Elle s'appelle d'abord place des Conquêtes, puis place Louis-le-Grand — le Roi-Soleil en personne trône au centre. La Révolution déboulonne la statue et rebaptise l'espace place des Piques ; le Directoire lui rend le nom de Vendôme, qu'elle conserve depuis, non sans un bref passage sous l'appellation place Internationale pendant la Commune.
Dès la Régence, la place est une scène d'agitation. En 1720, John Law doit fuir par une porte dérobée du n° 28 pour échapper à une foule furieuse que sa banqueroute spectaculaire a ruinée. Quelques numéros plus loin, au n° 7, l'abbé Alary réunit de 1720 à 1731 le Club de l'Entresol, l'un des premiers cercles de réflexion politique d'Europe, où se croisent Montesquieu et Saint-Pierre. Au n° 16, Mesmer installe en 1778 son cabinet de magnétisme dans l'hôtel des frères Bouret, attirant Paris entier autour de son baquet. La Révolution s'invite ensuite à chaque adresse : Brissotins au n° 5, Comité d'aliénation des biens nationaux au n° 9, et le drame absolu au n° 8 où Lepeletier de Saint-Fargeau est assassiné en janvier 1793 pour avoir voté la mort du roi. On installe même, au n° 11-13, l'un des seize mètres étalons en marbre — l'un des deux encore visibles à Paris.
Sous l'Empire, la place se couvre de bronze : la colonne Vendôme, fondue dans les canons d'Austerlitz, remplace le roi décapité. En 1812, c'est ici que se joue le putsch rocambolesque du général Malet : au n° 22, le général Hulin reçoit une balle dans la mâchoire en résistant au conspirateur, qui sera arrêté quelques portes plus loin, au n° 7. Entre deux crises, la place accueille Chopin mourant de la tuberculose au n° 12 en 1849, et la légation de la République du Texas au n° 1 entre 1842 et 1843 — éphémère ambassade d'un État qui n'existe déjà plus.
La Commune de 1871 fait de la place Vendôme son théâtre le plus spectaculaire. Le quartier général de la Garde nationale s'installe au n° 7 ; Bergeret puis Rossel y tiennent conseil de guerre. Des barricades fortifiées de canons ferment les accès. Le 16 mai 1871, sous l'impulsion de Napoléon Gaillard et des fédérés, la colonne impériale s'effondre dans un fracas de métal. Quelques jours plus tard, lors de la Semaine sanglante, les versaillais s'infiltrent par l'hôtel du Rhin (n° 4), prennent les barricades à revers, et le PC de la Garde nationale tombe : tous ses défenseurs sont massacrés. La comtesse de Castiglione, Virginia Oldoïni, se retire alors au n° 26 bis, ne supportant plus de se voir vieillir — fantôme de Second Empire dans une place que le siècle a épuisée.