Histoire de la rue
De la porte des Halles à la rue Royale, la rue Saint-Honoré étire ses près de deux kilomètres à travers le cœur le plus ancien de Paris — l'une des plus longues, des plus vieilles et des plus chargées d'histoire de la capitale. Son nom vient de l'ancienne église collégiale de Saint-Honoré, qui s'élevait dans le cloître attenant ; mais avant de s'appeler ainsi, elle fut successivement chemin de Clichy, grand chemin royal, chaussée Saint-Honoré, rue du Château-Fétu… autant de noms qui trahissent sa double nature : voie de sortie de la ville vers le nord-ouest, et artère aristocratique où l'on construisait hôtels et couvents à mesure que Paris débordait ses enceintes.
Car la rue porte en elle les cicatrices de toutes les fortifications successives. Au n° 148, la première porte Saint-Honoré de l'enceinte de Philippe Auguste perça le mur dès 1190 ; vers le n° 161, une seconde porte — dite aussi porte des Aveugles, du nom de l'hospice fondé par Louis IX pour trois cents croisés revenus sans la vue — la remplaça au XIV e siècle. C'est devant cette porte que Jeanne d'Arc est blessée en 1429 lors de son assaut contre Paris. Plus tard, une troisième porte, élevée sous Louis XIII vers le n° 422, recula encore la frontière de la ville. La rue absorba ainsi, siècle après siècle, ce qui était faubourg.
Les événements s'y bousculent. En 1594, Henri IV échappe de justesse à un couteau au n° 145, chez Gabrielle d'Estrées — l'attentat de Jean Châtel lui entaille la lèvre. Seize ans plus tard, la veille de son assassinat, Ravaillac loge au n° 203. La Fronde elle-même éclate à l'angle de la rue, en 1648, quand l'arrestation de Broussel déchaîne les barricades. Au n° 155, le café de la Régence voit Diderot y planter le décor du Neveu de Rameau ; quelques portes plus loin, au n° 374, Mme Geoffrin reçoit pendant près de trente ans les philosophes qu'elle finance, tandis qu'au n° 150 les imprimeurs Le Breton et Briasson mettent au point l'édition de l'Encyclopédie. Le couvent des Feuillants (n° 229–235) et celui des Capucins (n° 249–251), où Coronelli exposa ses globes monumentaux en 1693, scandent la rue de leur silence religieux — bientôt démentie par la Révolution.
C'est en effet ici que Robespierre s'installe chez le menuisier Maurice Duplay, au n° 398, transformant la rue en épicentre de la Terreur. Bonaparte, tout jeune général, y réside également ; La Fayette y possède un hôtel. L'église Saint-Roch (n° 296), dont la façade fut mitraillée en vendémiaire an IV par les canons du même Bonaparte, résume à elle seule la violence de ces années. Née chemin de campagne, la rue Saint-Honoré traverse deux mille ans d'histoire sans jamais cesser d'être au centre de tout.