Au fond du 35 rue de Picpus, derrière les murs d'un ancien couvent de chanoinesses, se cache l'un des lieux les plus bouleversants de Paris — et l'un des plus méconnus. En juin-juillet 1794, aux heures les plus sombres de la Grande Terreur, la guillotine dressée place du Trône Renversé (aujourd'hui place de la Nation) fonctionne à un rythme affolant. Les charrettes déversent leurs morts dans deux fosses communes creusées à la hâte dans le jardin du couvent voisin : 1 306 condamnés y seront jetés en quarante-neuf jours, parmi lesquels les seize carmélites de Compiègne, le poète André Chénier, le prince Frédéric de Salm-Kyrbourg et le jeune Stanislas de Sombreuil. C'est le plus grand charnier révolutionnaire de la capitale.
Dès la fin de la Terreur, des familles de suppliciés rachètent le terrain pour en faire un lieu de mémoire et de recueillement. Un petit cimetière privé est aménagé autour des fosses, accessible aux seuls descendants des victimes — une règle en vigueur jusqu'à aujourd'hui. C'est là que repose La Fayette, inhumé en 1834 sous une poignée de terre américaine, son cercueil recouvert d'un drapeau des États-Unis que, fait troublant, les autorités nazies autorisèrent à maintenir pendant l'Occupation.
Attenant au cimetière, l'ancien couvent de Picpus joue aussi son rôle dans les convulsions de 1794 : une maison de santé tenue par un certain Eugène Coignard y accueille des détenus aisés, du même type que le célèbre établissement Belhomme — façon dorée d'échapper provisoirement à la prison et à l'échafaud. Puis, en 1871, lors de la Semaine sanglante, une sœur du couvent cache le communard Louis-Denis Chalain dans les murs mêmes de Picpus, par reconnaissance : il lui avait permis de voir son frère, le sous-supérieur Radigue, avant son exécution rue Haxo.
- 1794 Fosses communes creusées dans le jardin du couvent : charnier de 1 306 guillotinés de la place du Trône Renversé
- 1794 Maison de santé Coignard (ancien couvent) — lieu de détention privilégiée pendant la Terreur
- Après 1794 Cimetière privé des familles de victimes, aménagé autour des fosses révolutionnaires
- 1834 Inhumation de La Fayette ; drapeau américain déposé sur sa tombe
- Aujourd'hui Cimetière de Picpus : mémorial des guillotinés de la Terreur, toujours propriété privée des familles de victimes
Le cimetière est toujours propriété d'une association de descendants des suppliciés. Il est ouvert au public (à des horaires restreints) et accueille les tombes de La Fayette et de son épouse. Une chapelle et un musée de site permettent d'approcher l'histoire des fosses communes. Le puits de la cour de la conservation, vestige discret, subsiste dans l'enceinte.