Cent mille personnes suivent le cercueil d’un général emporté par le choléra. Au bout du cortège, il y aura des barricades. Au printemps 1832, le choléra ravage Paris. Né en Inde, passé par la Russie et la Pologne, il a…
Cent mille personnes suivent le cercueil d’un général emporté par le choléra. Au bout du cortège, il y aura des barricades.
Au printemps 1832, le choléra ravage Paris. Né en Inde, passé par la Russie et la Pologne, il a frappé la ville à la fin de mars ; certains historiens rattachent l’apparition de ces pandémies aux dérèglements de la mousson qui suivirent la gigantesque éruption du Tambora, en Indonésie, en 1815. Dans le quartier Saint-Merri, un habitant sur vingt en meurt. Les puissants ne sont pas épargnés : le président du Conseil, Casimir Perier, succombe le 16 mai, et le général Jean Maximilien Lamarque le 1er juin.
Lamarque est un symbole. Général de la Révolution et de l’Empire, que Napoléon comptait à Sainte-Hélène parmi ses « nouveaux maréchaux », député de gauche des Landes, il incarne pour les républicains la gloire et les principes que la monarchie de Juillet a, selon eux, trahis. L’opposition vient de publier le « Compte rendu des trente-neuf », un réquisitoire contre le gouvernement, et les sociétés secrètes n’attendent qu’une occasion. Les obsèques en seront une.
Le 5 juin, le convoi quitte la demeure du général, rue Saint-Honoré. Cent mille personnes le suivent par les Grands Boulevards jusqu’au pont d’Austerlitz, d’où le corps doit partir pour les Landes. Là, entraînés par les meneurs républicains, drapeau rouge en tête, les manifestants se heurtent à la troupe envoyée pour rétablir l’ordre. Une partie de la garde nationale fraternise avec eux. Au soir, on se bat dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau et le long des boulevards.
Louis-Philippe rentre en hâte de Saint-Cloud et passe les troupes en revue dans la cour du Carrousel. Dans la nuit, l’armée du maréchal Mouton refoule les insurgés vers le centre ; au matin du 6, les derniers se retranchent dans le quartier Saint-Merri, derrière une grande barricade à l’angle des rues Aubry-le-Boucher et Saint-Martin, où ils tiennent jusqu’à l’après-midi. On compte environ huit cents morts et blessés dans les deux camps, et quelque mille cinq cents prisonniers. Les chefs de l’opposition se dérobent — La Fayette, pressentant l’échec, est parti se cacher en province — et Paris est mis en état de siège.
Trente ans plus tard, Victor Hugo fera de ces deux journées la toile de fond des « Misérables » : c’est sur la barricade de la rue de la Chanvrerie que meurt Gavroche. Le général, lui, repose dans la chapelle familiale d’Eyres-Moncube, dans sa Chalosse natale.