Au 5 de la rue de Thorigny, dans le Marais, se dresse l'un des plus beaux hôtels particuliers du XVIIe siècle parisien. Son surnom — l'Hôtel Salé — dit tout : son premier propriétaire, Pierre Aubert de Fontenay, était fermier général de la Gabelle, autrement dit collecteur de l'impôt sur le sel. La fortune tirée de cette taxe honnie finança, à partir de 1659, une demeure fastueuse que les contemporains ne manquèrent pas de railler avec ce sobriquet mordant. Les Parisiens adorent ce genre de pied de nez.
L'hôtel connaît ensuite une longue série de vies successives. Sous le nom d'Hôtel de Juigné, il accueille en 1829 une aventure intellectuelle majeure : la fondation de l'École des Arts et Manufactures, future École Centrale des Arts et Manufactures, portée par Alphonse Lavallé, le chimiste Jean-Baptiste Dumas, Théodore Olivier et le physicien Eugène Peclet. Dans ces murs aristocratiques naît ainsi une grande école d'ingénieurs républicaine, paradoxe savoureux.
En 1871, pendant la Commune de Paris, l'hôtel redevient scène politique : c'est ici que se négocie un compromis entre « braves radicaux » — parmi lesquels Jules Vallès, Gustave Lefrançais et Anthime Corbon — pour adresser une sommation au gouvernement de Versailles. La pierre ancienne témoin de tant d'histoires garde aussi, gravée dans l'angle d'un mur, une inscription délimitant les censives de la Culture Saint-Gervais, vestige muet d'un Paris bien plus ancien.
- 1659 Hôtel Salé — surnom populaire lié à la fonction de fermier de la Gabelle de Pierre Aubert de Fontenay
- XVIIIe siècle Hôtel de Juigné — du nom d'une famille noble qui en prend possession
- 1829 École des Arts et Manufactures (future École Centrale), fondée dans l'hôtel par Lavallé, Dumas, Olivier et Peclet
- 1871 Lieu de réunion politique pendant la Commune de Paris
- 1985 Musée national Picasso-Paris — réouvert après restauration
L'Hôtel Salé abrite depuis 1985 le musée national Picasso-Paris, qui conserve l'une des plus grandes collections mondiales de l'œuvre de Pablo Picasso. Les visiteurs peuvent également apercevoir, dans les cours intérieures, le vieux puits mentionné dans les archives du lieu — discret mais tenace, comme la mémoire des pierres.