Au 8 de la place de la Sorbonne, face aux vieux murs du collège fondé par Robert de Sorbon, se sont succédé à la même adresse des lieux de légende — chacun à sa façon, chacun à son époque.
Le plus célèbre est le restaurant Flicoteaux, temple du repas à prix modique que fréquentent, sous la Monarchie de Juillet, tous les étudiants faméliques et les jeunes gens de lettres qui débarquent à Paris les poches vides et le génie intact. Honoré de Balzac lui offre une immortalité littéraire en en faisant le réfectoire de Lucien de Rubempré et Étienne Lousteau dans Illusions perdues. Alexandre Dumas père le connaît aussi. En 1845, Alfred de Musset y entraîne les héros de son conte Mimi Pinson pour un dîner dont la gaieté rachète la modestie de l'addition. Le Flicoteaux, c'est l'antichambre de la gloire ou du naufrage — selon.
Le même angle de place devient ensuite le Café d'Harcourt, qui en 1896 réunit pour fêter le premier numéro de la revue Le Centaure une tablée extraordinaire : Paul Valéry, Colette, Willy (Henry Gauthier-Villars), Marcel Schwob, Claude Debussy et l'éditeur Alfred Vallette. Quelques années plus tard, Lénine y prend ses habitudes — jusqu'à sa rupture avec les mencheviks. Puis, sous l'Occupation, la même adresse abrite une librairie allemande collaborationniste que les résistants surnomment la « Rive Gauche du Rhin » : en 1941, un commando de l'Organisation spéciale conduit par Pierre Georges l'attaque ; en 1942, le jeune Thomas Elek, de sa propre initiative, y dépose une bombe dissimulée dans un exemplaire évidé du Capital.
- 1837 Restaurant Flicoteaux, table des étudiants et des gens de lettres sans le sou, immortalisé par Balzac
- vers la fin du XIXe siècle Café d'Harcourt, rendez-vous de la bohème symboliste et des exilés politiques
- 1940 — 1944 Librairie Rive Gauche, librairie allemande collaborationniste, cible de deux attentats résistants
- après 1944 Usage commercial indéterminé
La place de la Sorbonne est aujourd'hui un espace piétonnier calme, bordé de cafés et de librairies estudiantines. Au numéro 8, aucune enseigne historique ne subsiste, mais la placette elle-même — avec sa fontaine et ses marronniers — conserve quelque chose de l'atmosphère des tables littéraires d'autrefois.