Au numéro 9 de la place Saint-Sulpice, dans l'ombre de la grande église qui donne son nom à la place, se dresse l'ancien séminaire fondé en 1641 et transféré à Paris dès 1642. Pendant près de deux siècles, cette maison forme des prêtres — mais pas seulement des prêtres bien sages. C'est ici que le jeune Emmanuel-Joseph Sieyès apprend à manier les idées avant de rédiger son fulgurant Qu'est-ce que le Tiers État ? C'est ici encore que Talleyrand, entre 1770 et 1775, reçoit une formation ecclésiastique dont il saura tirer, avec un cynisme souverain, les ressources rhétoriques et diplomatiques qui feront sa carrière.
La Révolution balaie la vocation pieuse du lieu. En 1790, le séminaire accueille les réunions du Comité de la Section du Luxembourg, puis en 1792 la bouillonnante Société patriotique du Luxembourg, l'un des clubs les plus avancés de Paris. On y croise Gaspard Monge, Gaspard Pache, le chimiste Hassenfratz, l'ingénieur Meusnier de la Place, le mathématicien Vandermonde, et même la militante Pauline Léon — une assemblée qui ressemble moins à une sacristie qu'à un laboratoire de la République.
Le pire arrive en 1871. Transformé en caserne puis en ambulance par les fédérés de la Commune, le bâtiment devient le théâtre d'un massacre lors de la Semaine sanglante : une soixantaine de Communards blessés sont tués dans leurs lits. Le docteur Faneau de la Cour, qui s'y oppose, est lui-même assassiné — une autre source évoque un certain docteur Fano, jeune médecin espagnol. Le doute sur l'identité de la victime ne fait qu'épaissir l'horreur de la scène.
- 1642 Séminaire Saint-Sulpice : formation du clergé séculier
- 1790 Siège du Comité de la Section du Luxembourg
- 1792 Siège de la Société patriotique du Luxembourg (club révolutionnaire)
- 1871 Caserne puis ambulance des fédérés de la Commune
- Après 1941 Bâtiment à usage administratif (bureau de vente de timbres d'enregistrement)
- Aujourd'hui Institut catholique et dépendances / bâtiments reconvertis
Le bâtiment, remanié au fil des siècles, abrite aujourd'hui des services liés à l'Institut catholique de Paris tout proche. La place Saint-Sulpice reste l'un des plus beaux ensembles urbains de la rive gauche, mais rien ne signale au passant les drames et les révolutions qui se jouèrent entre ces murs.