Un ancien ouvrier fondeur devenu ténor crée sur la scène d'un café-concert du boulevard de Strasbourg une chanson d'amour qui deviendra le chant des vaincus de mai 1871.
Jean-Baptiste Clément a écrit les paroles en 1866. Chansonnier montmartrois, journaliste, il vit de sa plume et de ses chansons dans le Paris des cafés-concerts. Il rencontre Antoine Renard, né à Lille en 1825, ancien ouvrier fondeur devenu ténor d'opéra, qui compose la mélodie.
Le 30 septembre 1867, Antoine Renard crée la chanson à l'Eldorado, café-concert du 4 boulevard de Strasbourg dans le 10e arrondissement, lors d'un spectacle donné par les "chanteurs rouges." Le titre du spectacle dit assez le milieu : sous le Second Empire finissant, le café-concert est l'un des rares espaces où une parole d'opposition peut circuler, sous couvert de divertissement populaire.
Le texte est une chanson d'amour. Il parle de cerises, de rossignols, de merles moqueurs, de belles qui auront la folie en tête, d'amoureux du soleil au cœur, de blessures ouvertes. Rien qui annonce une insurrection. Rien de politique.
Ce qui la rend politique vient après. En mai 1871, pendant la Semaine sanglante, Jean-Baptiste Clément combat sur les barricades de Belleville. Il y rencontre une jeune ambulancière nommée Louise, qui soigne les blessés sous le feu et dont il perd la trace. Il lui dédie sa chanson. À partir de là, les cerises rouges qui tombent des arbres deviennent, dans l'écoute des survivants, les gouttes de sang du peuple de Paris. Les "belles" et les "amoureux" deviennent les fusillés du Père-Lachaise et les déportés de Nouvelle-Calédonie. Le "temps des cerises" devient le temps trop court de la Commune, ces soixante-douze jours où Paris s'est gouvernée elle-même.
Aucun mot du texte n'a changé. C'est l'histoire qui l'a réécrit. La chanson d'amour de 1867 est devenue l'hymne de la Commune, chantée par les militants ouvriers pendant un siècle et demi. Antoine Renard, qui l'avait mise en musique, meurt en mai 1872, un an après la Semaine sanglante.