Il allait vers l'ennemi pour parler, et l'ennemi a choisi les menottes ; le lendemain, il présidait le gouvernement.
Paris est en insurrection depuis deux jours. Des barricades s'élèvent dans les arrondissements populaires, des coups de feu claquent aux carrefours, des policiers en armes défendent la Préfecture depuis le 19 août. Mais dans les coulisses de l'insurrection, une autre bataille se livre, moins visible et plus complexe : celle de la trêve. Des responsables de la Résistance proches du courant gaulliste estiment qu'une négociation avec le commandant du Grand Paris, le général Dietrich von Choltitz, pourrait épargner des milliers de vies et préserver les quartiers anciens d'une destruction que Hitler a explicitement ordonnée.
Alexandre Parodi est l'homme au centre de ce moment. Délégué général du Gouvernement provisoire de la République française en zone occupée, représentant personnel du général de Gaulle à Paris, il est chargé de superviser la transition du pouvoir et de s'assurer que la Résistance intérieure reconnaît l'autorité du GPRF. Ce 20 août, accompagné de Roland Pré et d'Émile Laffon, il prend une décision qui aurait pu lui coûter la vie : il se rend au 101 avenue Henri Martin, dans le 16e arrondissement, bâtiment occupé par la Gestapo, pour négocier. À peine arrivés, les trois hommes sont arrêtés.
Ce qui se passe ensuite tient du calcul froid d'un militaire professionnel. Von Choltitz, qui a déjà reçu d'Hitler l'ordre de détruire les ponts et les monuments de Paris, sait que la ville tombera dans les jours qui viennent. Pragmatique, il a accepté de rencontrer des intermédiaires suédois. Arrêter et fusiller le représentant du futur gouvernement français serait politiquement absurde. Il fait libérer Parodi et ses deux compagnons. Les trois résistants repartent libres.
Le lendemain, 22 août, c'est Parodi en personne qui préside le premier conseil des ministres du Gouvernement provisoire à l'Hôtel de Matignon, tandis que la trêve — précaire, contestée par le colonel Rol-Tanguy et les FFI communistes qui refusent de cesser le combat — tient à peine. L'homme que la Gestapo détenait quarante-huit heures plus tôt dirige maintenant les affaires de la France occupée. La rapidité du retournement illustre la nature du moment : une ville qui bascule d'un régime à l'autre en une semaine, où l'arrestation d'hier prépare la prise du pouvoir de demain.
La trêve ne tiendra pas. Les combats continueront jusqu'au 25.