Dans le jargon des Brigades spéciales, « loger » un suspect, c’est découvrir où il dort. À l’automne 1943, les policiers français ont logé presque tous les combattants de Manouchian. Arsène Tchakarian, lui, venait de changer de lit.
À Paris, en 1943, la lutte armée contre l’occupant est pour une large part l’affaire d’immigrés : des Juifs polonais, hongrois, roumains, des Italiens, des Espagnols, des Arméniens, ouvriers, tailleurs, étudiants, réunis dans les FTP-MOI, les Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée, l’organisation des travailleurs étrangers du Parti communiste. Depuis août, leur commissaire militaire est Missak Manouchian, poète et ancien tourneur chez Citroën. Entre août et novembre, ses détachements mènent une soixantaine d’actions. Et depuis le 28 juillet, ils sont suivis.
Ce ne sont pas des Allemands qui les suivent. La BS2, la deuxième Brigade spéciale des Renseignements généraux, est française : une centaine d’inspecteurs dont la méthode est la patience. On file, on « loge », on file les contacts, et l’on n’arrête qu’à la fin. Le 24 septembre, en suivant le chef des dérailleurs, Joseph Boczov, les policiers localisent Manouchian ; quatre jours plus tard, ils assistent à son rendez-vous hebdomadaire avec son supérieur, Joseph Epstein.
Arsène Tchakarian, nom de guerre « Charles », a 26 ans. Né en 1916 dans l’Empire ottoman, il a fui avec les siens les suites du génocide des Arméniens et débarqué à Marseille en 1930 avec un passeport Nansen, celui des apatrides ; son père est descendu à la mine, à Decazeville, lui est devenu tailleur à Paris, militant à la CGT puis au Parti communiste en 1936. Il a fait son service et la guerre de 1939-1940 dans l’artillerie française sans être français. Le 17 mars 1943, à Levallois-Perret, il était aux côtés de Manouchian et de Marcel Rayman pour la première action armée du poète.
En octobre, le filet se resserre. Henri Karayan s’aperçoit qu’on le suit ; Manouchian espace les actions. Le 26 octobre, le commissaire politique Joseph Davidovitch est arrêté et parle. Les réunions avec la direction des FTP-MOI tournent à l’orage ; selon Tchakarian, on y réclame à Manouchian les adresses de ses hommes. Le 30 octobre, il décide de disperser tous ses combattants, à l’exception d’une dizaine. Début novembre, avenue Victor-Hugo, Tchakarian repère deux hommes sur les talons de son chef. Manouchian le sait déjà : à son avis, la police attend le moment de « cueillir le groupe tout entier ». Il demande à Tchakarian et à Rayman de changer de domicile.
Tchakarian trouve refuge au 88 rue Daguerre, dans le 14e arrondissement, chez les Bitchakdjian, des Arméniens « légaux », c’est-à-dire sans activité clandestine connue de la police. C’était le 3 novembre 1943. Treize jours plus tard, le 16 novembre, Manouchian et Epstein sont arrêtés au bord de la Seine, à Évry-Petit-Bourg ; trente des trente-cinq combattants repérés tombent dans la foulée, soixante-huit personnes au total. Tchakarian passe entre les mailles. Un rendez-vous manqué avec Olga Bancic l’a mis en alerte ; un commissaire de police de Montrouge, Léon Navar, et des policiers résistants de la Préfecture le cachent. La police française a pris ses camarades, la police française le protège : l’Occupation, c’est aussi cela.

En février 1944, vingt-quatre d’entre eux passent devant un tribunal militaire allemand, vingt-trois sont condamnés à mort. Le 21, vingt-deux hommes sont fusillés au Mont-Valérien ; Olga Bancic sera décapitée en Allemagne. Sur les murs, l’Affiche rouge aligne dix visages et des noms à consonance étrangère : « Des libérateurs ? La libération par l’armée du crime ! »
Tchakarian, lui, part pour Bordeaux préparer le bombardement de l’aérodrome de Mérignac, revient se battre au maquis de Lorris, finit la guerre lieutenant. Puis il reprend son aiguille de tailleur. Il reste apatride jusqu’en 1958 : la France pour laquelle il s’est battu met quatorze ans, après la Libération de Paris, à le naturaliser. Il devient l’historien de ses camarades, publie Les Francs-tireurs de l’Affiche rouge en 1986, puis Les Commandos de l’Affiche rouge en 2012, et meurt le 4 août 2018, à 101 ans, le dernier survivant du groupe. Il n’aura pas vu Manouchian entrer au Panthéon, le 21 février 2024.

Au 86, à côté, une jeune photographe, Agnès Varda, s’installe en 1951 dans deux boutiques sur cour. En 1975, elle filmera les commerçants de sa rue dans Daguerréotypes.
Texte rédigé avec l’aide de l’IA, relu et corrigé par la rédaction.