Conférence contre l'esthétisation de la politique nazie par Walter Benjamin

Salle de la Société d'encouragement à l'industrie nationale

Walter Benjamin en 1928.

Il avait quitté Berlin en 1933 avec ses manuscrits — ce 29 juin, il expliquait à Paris comment le fascisme gagnait à coups d'images.

L'Hôtel de l'Industrie, au 4 de la place Saint-Germain-des-Prés, est le siège de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale — une institution fondée sous Napoléon, nichée depuis 1852 dans les anciennes dépendances de l'abbaye. Ce soir du 29 juin 1936, Walter Benjamin y prend la parole. Il est allemand, juif, marxiste, exilé à Paris depuis l'arrivée de Hitler au pouvoir. Il n'a pas de poste universitaire. Il subsiste de traductions et de bourses fragiles de l'Institut für Sozialforschung, l'École de Francfort, lui-même chassé d'Allemagne et provisoirement installé entre Genève et Paris.

Ce que Benjamin expose devant son auditoire est l'argument central de l'essai qu'il vient de publier en français dans la Zeitschrift für Sozialforschung : L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée. La thèse est précise. Le fascisme ne cache pas ses crimes derrière l'idéologie : il les présente comme un spectacle. Les meetings de Nuremberg, les défilés aux flambeaux, les films de Riefenstahl — tout cela est une mise en scène calculée qui substitue l'émotion esthétique à la pensée politique. La foule est transformée en public. La guerre devient le chef-d'œuvre absolu du régime : l'occasion de donner une forme sublime à la destruction de masse.

« Voilà où mène l'esthétisation de la politique, pratiquée par le fascisme », écrit Benjamin dans l'épilogue de l'essai. « Le communisme y répond par la politisation de l'art. »

La conférence a lieu vingt-cinq jours après la formation du gouvernement Léon Blum. Le Front Populaire vient de gagner les élections de mai ; la grande vague de grèves de juin s'achève à peine sur les accords Matignon. Les exilés antifascistes de Paris — Allemands, Autrichiens, Italiens — regardent avec espoir et inquiétude ce moment de bascule. Benjamin est parmi eux, au travail sur ce qui deviendra Les Passages parisiens, guettant depuis la Bibliothèque nationale les signes de ce que la modernité fait au temps et à la mémoire.

La réponse à l'esthétisation fasciste, dit-il, n'est pas une contre-esthétique : c'est la politisation. Rendre aux images leur dimension de lutte.

Le 26 septembre 1940, Walter Benjamin meurt à Port-Bou, à la frontière franco-espagnole. Les gardes de Franco venaient de lui refuser le passage vers l'Espagne. Il avait dans sa valise le manuscrit de ses Thèses sur le concept d'histoire. L'homme qui avait théorisé comment le fascisme transforme la politique en spectacle était mort, rattrapé par le spectacle.

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