Sans statuts, sans cotisation, sans inscription : dans une maison de la Butte, un anarchiste boiteux invente une école du peuple où chacun entre et parle.
Albert Joseph, dit Libertad, est né à Bordeaux en 1875. Enfant trouvé, infirme des deux jambes, il se déplace avec des béquilles dont il se sert aussi, dit-on, dans les bagarres avec la police. Il arrive à Paris à la fin des années 1890 et devient l'une des figures les plus reconnaissables de l'anarchisme individualiste français : orateur d'une véhémence redoutée, il tient des réunions dans les cafés, interrompt les meetings des partis, insulte les électeurs, prêche l'abstention.
En 1902, avec Georges Paraf-Javal, il fonde les Causeries populaires. Le modèle vient des Universités populaires, ces institutions d'éducation ouvrière nées après l'Affaire Dreyfus. Mais Libertad en retire tout ce qui ressemble à une organisation : pas de statuts, pas d'adhésion, pas de cotisation, pas de bureau. On vient, on parle, on écoute, on repart. La causerie est ouverte à quiconque entre.
Les thèmes sont ceux de l'anarchisme individualiste : la critique de l'État, du travail salarié, de la famille, de l'école, du vote, de l'armée, de l'alcool, de la viande. On y discute de néo-malthusianisme et de contraception, sujets alors passibles de poursuites. On y forme une génération entière de militants libertaires.
Le local principal s'installe au 22 rue du Chevalier de la Barre, dans le 18e arrondissement, maison de deux étages avec l'imprimerie au sous-sol et la rédaction au rez-de-chaussée, où les causeries se tiennent deux fois par semaine. En avril 1905, Libertad et sa compagne Anna Mahé y fondent le journal l'anarchie, écrit avec une minuscule initiale à la demande d'Anna Mahé, partisane d'une réforme de l'orthographe.
L'adresse est ironique. La rue du Chevalier de la Barre porte le nom du jeune homme supplicié en 1766 pour blasphème, symbole de la lutte anticléricale. Elle mène droit au chantier de la basilique du Sacré-Cœur, monument expiatoire édifié pour racheter les "crimes" de la Commune. Libertad et ses camarades tiennent leurs réunions antireligieuses à cent mètres du plus grand chantier catholique de France.
Libertad meurt en 1908, à trente-trois ans, des suites de coups reçus. Le journal lui survivra jusqu'en 1914.