Insurgés poursuivis dans les carrières Montmartre, 1848
Sous la butte, trois cents kilomètres de galeries creusées dans le gypse : le plus grand labyrinthe de Paris, et le 26 juin 1848, le plus grand piège.
Les carrières de Montmartre sont exploitées depuis l'époque romaine. On en tire le gypse — la pierre à plâtre — qui, au début du XIXe siècle, fournit encore les trois quarts des besoins de la capitale. Sous la butte, les galeries s'enfoncent sur des kilomètres, se croisent, se ramifient, plongent dans le noir. Quiconque connaît les entrées peut s'y perdre — ou s'y cacher.
Le 26 juin 1848, l'insurrection ouvrière agonise. Depuis trois jours, les barricades tombent les unes après les autres sous l'artillerie de Cavaignac. Les derniers foyers de résistance s'éteignent dans le faubourg Saint-Antoine et à la barrière des Amandiers. La bataille est terminée. Ce qui commence est pire.
Des insurgés en fuite se réfugient dans les carrières de Montmartre, du côté de la place Saint-Pierre. Ils sont une centaine, peut-être plus. Les soldats les poursuivent sous terre, avec des torches, dans les galeries de gypse. L'Illustration publiera quelques jours plus tard un dessin de la scène — « les insurgés poursuivis par la troupe dans les carrières Montmartre » — parmi les « derniers épisodes des sanglantes journées de juin ». Le dessin montre des uniformes et des baïonnettes à la lueur des flambeaux, des silhouettes acculées dans les galeries blanches. Les hommes pris sont fusillés sur place.
L'ironie est souterraine, elle aussi : quelques mois plus tôt, ce sont les ouvriers des Ateliers nationaux qui avaient été employés à combler les carrières et à niveler le terrain pour créer la place Saint-Pierre. Le chantier qui leur donnait du travail et le souterrain qui leur sert de tombe sont le même lieu. La République avait ouvert les Ateliers pour occuper les chômeurs ; elle les ferme en juin ; les chômeurs se soulèvent ; on les abat dans les carrières qu'ils ont eux-mêmes remblayées.
Sur l'ensemble de Paris, les exécutions sommaires font environ mille cinq cents morts, auxquels s'ajoutent les trois à cinq mille tués au combat. Onze mille prisonniers sont entassés dans les casemates, les caveaux et les souterrains des Tuileries avant d'être déportés par milliers en Algérie.
Aujourd'hui, la place Saint-Pierre est un square paisible au pied du Sacré-Cœur. En dessous, les galeries ont été injectées de béton depuis 1980. On ne descend plus dans les carrières de Montmartre.