Vingt-quatre prévenus, dont des Français ordinaires qui transportaient l'argent du FLN dans des valises : le procès devient la tribune où la France entend qu'on peut refuser cette guerre.
Le réseau Jeanson a été fondé en 1957 par Francis Jeanson, philosophe, ancien compagnon de Sartre et des Temps modernes. Sa fonction est logistique : transporter les fonds collectés par le FLN auprès des travailleurs algériens de la métropole, héberger des militants clandestins, fabriquer des faux papiers, faire passer les frontières. On les appelle les "porteurs de valises." Ce sont des intellectuels, des étudiants, des prêtres, des employés, des femmes au foyer. Ils agissent par conviction anticolonialiste, contre l'opinion majoritaire de leur pays et contre la loi.
Le procès s'ouvre le 5 septembre 1960 devant le tribunal permanent des forces armées de Paris, boulevard du Palais, pour "atteinte à la sécurité extérieure de l'État." Vingt-quatre inculpés : six Algériens et dix-huit Français, de vingt-deux à cinquante-neuf ans. Cinq métropolitains sont en fuite, dont Jeanson lui-même, qui donne une conférence de presse clandestine pendant que son procès se tient.
Le lendemain de l'ouverture, Jérôme Lindon publie aux Éditions de Minuit la "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie," dite Manifeste des 121. Sartre, Beauvoir, Duras, Blanchot, Nadeau, Vercors, Simone Signoret et cent quinze autres affirment le droit de refuser de prendre les armes contre le peuple algérien et le droit d'aider ceux qui le combattent. Les signataires sont poursuivis, interdits d'antenne, révoqués de la fonction publique.
Le procès devient une tribune. La défense, conduite notamment par Roland Dumas et Jacques Vergès, appelle à la barre des témoins qui transforment l'audience en réquisitoire contre la torture et la guerre coloniale. Sartre envoie une lettre lue à l'audience.
Le 1er octobre 1960, le verdict tombe : quatorze condamnations à dix ans de prison, dont quatre par contumace ; plusieurs acquittements. La guerre d'Algérie durera encore dix-huit mois. Les accords d'Évian seront signés en mars 1962. Les condamnés seront amnistiés.