Pendant que Paris prépare la plus grande vitrine de sa puissance industrielle, les ouvriers qui la bâtissent refusent les conditions dans lesquelles ils la bâtissent.
L'Exposition universelle de 1900 doit célébrer l'entrée de la France dans le XXe siècle. Elle couvre le Champ de Mars, le Trocadéro, les bords de la Seine, le Grand Palais, le Petit Palais, le pont Alexandre III. Des centaines de chantiers s'ouvrent simultanément ; des milliers d'ouvriers de tout corps de métier — terrassiers, maçons, charpentiers, peintres, électriciens — travaillent sous la direction des entrepreneurs généraux, dans des délais fixés par une date impérative que rien ne peut reculer.
Le 14 septembre 1898, la grève éclate sur les chantiers. Les terrassiers ont obtenu quelques améliorations, mais les disputes sur les tarifs et les conditions de travail demeurent. La grève s'étend à d'autres corps de métier. Alfred Picard, commissaire général de l'Exposition, ne cache plus son inquiétude : si le mouvement dure, les délais ne pourront plus être tenus. L'inauguration, fixée au 15 avril 1900, est en danger.
La tension politique est vive. La France est en plein milieu de l'Affaire Dreyfus : l'arrêt Cour de cassation qui annulera la condamnation initiale a eu lieu deux mois plus tôt (août 1898). Le monde ouvrier regarde avec méfiance cette bourgeoisie républicaine qui construit une exposition-vitrine tout en maintenant des conditions de travail que les syndicats dénoncent depuis des années.
La grève dure jusqu'au 23 octobre 1898. Des affrontements éclatent sur le chantier. Les entrepreneurs font appel à des travailleurs non-grévistes ; les piquets de grève tentent de les en dissuader. La préfecture de police surveille, intervient. Finalement, des concessions partielles sur les taux de rémunération permettent la reprise du travail.
L'Exposition ouvre bien en 1900, avec quelques mois de retard sur le calendrier initial mais dans les délais globaux. Cinquante millions de visiteurs la parcourront. Les ouvriers qui l'ont bâtie n'y figureront pas, sauf comme allégories dans les fresques des palais.