Journal qui se saborde pendant la Commune de 1871

Siège du journal "La Liberté"

Première page de la Liberté du 19 mars 1871

Le 18 avril 1871, cinq journaux hostiles à la Commune cessent de paraître. Personne ne leur a encore donné l'ordre.

Depuis le 18 mars, la Commune n'a pas touché à la presse. C'est l'un de ses principes les plus affirmés — et l'un de ses paradoxes les plus aigus. Tandis que les troupes versaillaises bombardent les forts du sud de Paris et que Thiers refuse toute négociation, une dizaine de journaux parisiens continuent de publier des éditoriaux qui appellent les soldats de Versailles « nos troupes », qualifient les Communards de brigands, et relaient jour après jour la propagande de l'Assemblée réfugiée à Versailles. La Commune les laisse faire. Un mois entier.

Le 18 avril, Raoul Rigault monte à la tribune du Conseil de la Commune. Il a vingt-quatre ans, il est délégué à la Sûreté générale depuis le 29 mars, et sa patience — s'il en a jamais eu — est épuisée. Il lit à haute voix des passages extraits du Bien public et de La Cloche, où les troupes versaillaises sont explicitement soutenues. Il pose la question : peut-on tolérer, en pleine guerre civile, des journaux qui servent ouvertement les intérêts de l'armée ennemie ?

Le débat est vif. Jules Vallès, fondateur du Cri du peuple, défend une position radicale mais logique : ou l'on supprime tous les journaux hostiles, ou l'on n'en supprime aucun — la liberté ne se découpe pas. La Commune, ce jour-là, ne vote pas de décret de suppression. Elle se contente de reconnaître, pour la première fois, que la liberté de la presse a une limite : celle de la survie de la Commune elle-même.

Mais le signal est compris. Le jour même, cinq journaux cessent volontairement de paraître. La Liberté, dont le siège est ici, au 8 rue Bergère dans le 9e arrondissement. Le Français. Le Pays. Le Monde — le premier journal à porter ce nom, bien avant celui que l'on connaît. Le Peuple français. Aucun décret ne les vise encore. Ils se sabordent d'eux-mêmes — par calcul (ne pas offrir de prétexte à une saisie), par prudence (Rigault n'est pas un homme dont on teste la patience deux fois), ou peut-être par une forme de protestation silencieuse : cesser de paraître pour mieux dénoncer l'arbitraire annoncé.

Les décrets formels de suppression ne viendront que plus tard — le 5 mai pour le Petit Journal, Le Temps, La France et d'autres ; le 11 mai pour le Moniteur universel et L'Univers. Mais le 18 avril est le jour charnière : celui où la Commune admet, à contrecœur, que la guerre civile et la liberté de la presse ne font pas bon ménage.

Marx, dans La Guerre civile en France, saluera de nombreuses mesures de la Commune — mais pointera aussi, implicitement, ses hésitations fatales. La question de la presse en est une : un mois de tolérance envers des journaux qui coordonnaient ouvertement le moral versaillais, avant un demi-geste le 18 avril et des décrets tardifs en mai. La tradition de la gauche communiste y verra l'un des signes de la faiblesse constitutive de la Commune : un excès de respect pour la légalité bourgeoise au moment même où cette légalité servait d'arme à l'ennemi.